BIRMANIE


BIRMANIE
BIRMANIE

L’Union de Birmanie (ou Myanmar) compterait environ 42 millions d’habitants en 1991, répartis sur une superficie de 678 000 kilomètres carrés. Son territoire s’allonge, du nord au sud, sur 1 900 km, mais sa largeur n’excède pas 900 km. La région essentielle est, au centre, une zone déprimée qui comprend le bassin de haute Birmanie, cœur historique du pays, et le delta de basse Birmanie, de peuplement récent, l’un des greniers à riz du monde.

Après une longue et riche histoire, la Birmanie s’efforce d’atteindre une unité politique, qui est à peine réalisée lors de la conquête britannique (1824-1886). La Grande-Bretagne impose sa domination à de très nombreuses populations non birmanes, différentes les unes des autres par la langue et par la religion. Devenue indépendante en 1948, la Birmanie s’est organisée en État fédéral, mais les minorités n’en restent pas moins réservées ou hostiles.

La littérature et l’art birmans, qui ont paru à maintes reprises devoir être submergés par des influences étrangères, ont gardé ce style original qu’illustre avec éclat la période de Pagan.

1. Le pays et les hommes

Le milieu naturel

Le pays est assez simple dans ses grands traits; il comprend trois grandes zones méridiennes; au centre, une zone déprimée de 1 000 km de long (delta de basse Birmanie, bassin de haute Birmanie); à l’ouest, les chaînes birmanes (Arakan Yoma, Chin Hills, Naga Hills, Patkai Hills); à l’est, le Tenasserim et le plateau Chan. Au nord, les monts des Kachin ferment la zone déprimée. En dehors de ces monts, qui sont une portion du plateau tibétain, les zones de relief correspondent à deux zones de structure entièrement différente . À l’est, il s’agit d’une structure anciennement consolidée, portion du «socle de la Sonde»: les terrains du Tenasserim ont été affectés par une orogenèse jurassique avec intrusions de granites; les terrains du plateau Chan ont été soumis à des plissements plus anciens encore; depuis, ces régions ont connu de longues périodes d’érosion et n’ont plus subi que des mouvements verticaux ou à grand rayon de courbure; le plateau Chan domine la dépression centrale birmane par un remarquable escarpement de faille de 1 000 m de dénivellation. À l’ouest, au contraire, les terrains sont récents et ont été affectés par des plissements tertiaires: au milieu du Miocène, pour les chaînes de l’Arakan Yoma qui prolongent l’arc externe de l’Insulinde; au milieu du Pliocène, pour la zone centrale déprimée qui a été affectée également par un volcanisme récent qui l’apparente à l’arc interne de l’Insulinde; la vallée du Sittang et le bassin de haute Birmanie sont des zones mal consolidées (séismes de 1955, de 1975).

Les monts des Kachin , au nord, dépassent 6 000 m. Ils sont formés par un bloc de terrains archéens et primaires (gneiss, granites, calcaires cristallins) où s’enfoncent des vallées profondes, indépendantes de la structure: les terrains ont été violemment plissés. Les principaux plis sont peut-être primaires, mais des mouvements tectoniques tertiaires accompagnés de manifestations éruptives ont eu un rôle important.

Le «plateau » Chan , à l’est, est constitué de deux plates-formes inclinées vers l’est, l’une de 1 400 à 1 200 m d’altitude, l’autre de 850 à 800 m; l’une et l’autre sont surmontées de chaînons longitudinaux nord-est - sud-ouest, culminant à 2 670 m. Il s’agit donc fort peu d’un plateau. Parmi les terrains (précambriens, primaires et secondaires) dominent des calcaires; ceux-ci, permo-carbonifères, sont seulement faillés ou gauchis; ils donnent parfois des vallées larges, peu profondes, aux versants doux, tapissées de terra rossa ; mais la Salouen les traverse en gorge, ayant creusé là le plus long canyon du monde.

Le Tenasserim est une longue échine nord-sud, de faible altitude (point culminant: 2 383 m), constituée de calcaires permiens et de batholithes granitiques qui ont accompagné ou suivi les plissements jurassiques: ces granites sont riches en cassitérite et en tungstène. Le col des Trois Pagodes (Three Pagodas Pass) mène à la célèbre vallée de la Kwai en Thaïlande.

La dépression centrale (haute et basse Birmanie), située en contrebas du grand escarpement Chan, correspond à de très épaisses séries de terrains sédimentaires tertiaires, généralement tendres: argiles, schistes, grès. Ces terrains ont été affectés à la fin du Tertiaire (Pliocène) par des plis nord-sud accompagnés de volcanisme: le mont Popa (1 600 m) est un volcan très récemment éteint. Mais, comme les terrains sont tendres, les plissements n’ont donné que de médiocres chaînons discontinus (des grès plus durs constituent les escarpements du Pegu Yoma). L’Irrawaddy, très grand fleuve, traverse toute la zone déprimée après avoir décrit un coude très accentué en aval de Mandalay; cela a fait supposer aux géologues anglais qu’il s’écoulait autrefois par la vallée du Sittang, anormalement large, cependant que le grand affluent occidental, le Chindwin, et l’Irrawaddy supérieur auraient servi de débouché au Brahmapoutre (ce qui paraît bien extraordinaire). Quoi qu’il en soit, l’Irrawaddy et ses affluents ont découpé les terrains tertiaires de haute Birmanie (Miocène marin pétrolifère, Pliocène lacustre) en collines disséquées et ravinées, ont construit des terrasses d’alluvions anciennes et creusé d’amples vallées d’alluvions récentes. Les alluvions constituent la quasi-totalité de la basse Birmanie: alluvions anciennes et surtout alluvions modernes du delta à neuf branches de l’Irrawaddy; le Sittang n’a réussi à construire qu’une plaine alluviale.

Les chaînes birmanes , dont seuls quelques sommets dépassent 2 000 m (3 053 m au mont Victoria, 3 827 m au mont Saramati), sont des chaînes parallèles, orientées nord-sud mais arquées. Larges au nord, elles deviennent de plus en plus étroites vers le sud jusqu’au cap de Negrais Point. Le matériel (grès, argiles, marnes) est récent, moins que dans la dépression centrale toutefois: terrains secondaires, notamment triasiques, qui constituent l’axe de la chaîne et correspondent peut-être à un élément du «socle» pris dans le plissement tertiaire; terrains tertiaires, notamment des flyschs; le contact du flysch et des terrains triasiques est souligné par des fractures et des veines éruptives. Les plis, miocènes, sont simples et réguliers: anticlinaux et synclinaux donnent des monts et des vals. Le drainage se fait par vals et par cluses; dans la région du bas Chindwin, une évolution plus poussée fait apparaître par érosion différentielle des synclinaux perchés. Ces chaînes plissées sont parallèles à la côte: elles donnent une côte de type «dalmate» rectiligne, mais frangée de nombreuses îles allongées.

La Birmanie, à l’exception de la région montagneuse du Nord, a un climat tropical typique, constamment chaud, avec pluies d’été (de mai à novembre) et saison sèche d’hiver. Les pluies sont abondantes sur la basse Birmanie (Rangoon reçoit 2 500 mm de pluie), diluviennes sur le Tenasserim (Victoria Point, 4 266 mm) et la côte de l’Arakan (5 280 mm à Akyab), c’est-à-dire sur toutes les montagnes faisant face à l’ouest. Par contre, le bassin de haute Birmanie est sec: Mandalay ne reçoit que 894 mm de pluie et certaines stations voisines, autour de Pagan, n’en reçoivent que 500 à 600 mm. Les pluies commencent brusquement à Rangoon, où mai reçoit 327 mm de pluie (avril: 37 mm), et augmentent jusqu’en juillet (580 mm) pour se terminer assez rapidement en octobre. Rythme régulier et singulièrement favorable à la culture du riz. À Mandalay, non seulement les quantités sont très inférieures, mais le rythme est un peu différent, avec notamment une petite «saison sèche» en juin (89 mm de pluie, tandis que juillet reçoit 148 mm).

Le climat de la Birmanie, compte tenu de sa position en latitude (Rangoon, 170 de latitude nord, est à la latitude de Tombouctou, et Mandalay à une latitude saharienne), est une anomalie zonale qui ne s’explique que par l’existence de la «mousson» d’été; celle-ci atteint la Birmanie suivant une direction presque ouest-est; elle est donc perpendiculaire aux montagnes birmanes où les ascendances orographiques provoquent des pluies très abondantes. Akyab est, en outre, atteint par les «cyclones» (il vaudrait mieux dire: typhons) du golfe du Bengale. Par contre, Mandalay et le bassin de haute Birmanie ont un climat d’abri. Les températures sont élevées pendant toute l’année: Rangoon a une moyenne de 26,5 0C et l’amplitude y est de 5,6 0C (le mois le plus chaud est le mois d’avril); cette amplitude est nettement plus forte en haute Birmanie (11,4 0C à Mandalay), qui connaît des chaleurs torrides en mars et avril (moyenne d’avril supérieure à 30 0C). Les températures diminuant avec l’altitude, de légers gels ne sont pas inconnus à Lashio sur le plateau Chan. Les monts des Kachin sont seuls en Birmanie à recevoir également des pluies d’hiver assez importantes; les vallées sont très humides, le brouillard y persiste dans la matinée; les neiges éternelles règnent au-dessus de 5 000 m.

Les ethnies

La Birmanie est une république fédérale groupant sept «divisions» proprement birmanes (Sagaing, Mandalay, Magwe, Pegu, Irrawaddy, Rangoon, Tenasserim) et sept États, de peuplement non birman (Kachin, Chan, Kayah, Karen, Môn, Arakan, Chin). L’unité nationale a été tardivement et assez mal réalisée du fait de la présence de populations diverses. Les Birmans proprement dits, mongoloïdes, dont la langue fait partie du grand groupe tibéto-birman, représentent 75 p. 100 de la population, et même 80 p. 100 avec les Arakanais de même langue mais plus ou moins influencés par l’Islam, et les Môn du Tenasserim, population brune de langue môn-khmer à qui les Birmans ont emprunté les grands traits de leur civilisation. Les Birmans sont bouddhistes: ils pratiquent le bouddhisme du Sud (Theravada), dit «du Petit Véhicule» (Hinayana), qui imprègne toute leur existence, bien que cette philosophie du détachement recouvre encore nombre de cultes animistes (celui des Nat, par exemple).

Les Chan (1 500 000?) sont des Thaï, cousins des Siamois eux aussi fervents bouddhistes theravada; ils ont gardé une organisation féodale et dominent des minorités proto-indochinoises (Palangwa). Les montagnards Kachin (450 000?) sont de langue tibéto-birmane, mais ils n’ont pas subi l’influence indienne: ils sont animistes ou chrétiens. Les tribus Chin (400 000?) sont, de même, de langue tibéto-birmane, mais restent très primitives; leurs dialectes diffèrent d’une vallée à l’autre. Les Karen enfin (2 000 000?) sont de robustes montagnards, de langue proche du birman, mais, eux aussi, animistes et partiellement christianisés; ils habitent traditionnellement les montagnes frontières de la Thaïlande septentrionale, vivant de cultures sur brûlis, mais ils sont également très nombreux dans le delta de l’Irrawaddy où les villages karen, généralement chrétiens, se distinguent nettement des villages birmans. Enfin dans les grandes villes, de basse Birmanie notamment, vivent quelques centaines de milliers d’Indiens et de Chinois.

Les régions

Géographie et histoire font ainsi distinguer haute Birmanie, basse Birmanie et régions périphériques. Les régions périphériques correspondent aux États kachin, chan, kayah, karen, môn, arakan, chin, auxquels il faut ajouter la Division de Tenasserim. Ce sont des régions montagneuses et donc faiblement peuplées; elles sont le plus souvent couvertes de forêts et possèdent certaines ressources minières: plomb, zinc à Bawdwin (État chan), tungstène à Mawchi (État karen), étain et tungstène à l’extrémité sud du Tenasserim. Cette même presqu’île a quelques cultures d’hévéas (Tavoy et Mergui); la pêche maritime y est active le long d’une côte très découpée, comme elle l’est le long de la côte arakanaise; mais Akyab, ici, comme Moulmein, là, sont de mauvais ports, inutilisables en période de mousson.

La haute Birmanie est un bassin déprimé (bassin de Mandalay); grâce aux vallées du Chindwin et de l’Irrawaddy, elle a constitué une remarquable zone de convergence pour des peuples venant du nord qui, dans leur progression vers le sud, pouvaient ensuite emprunter les vallées du Sittang et de l’Irrawaddy moyen. Région de collines abruptes prolongeant au nord le Pegu Yoma, séparées par des terrasses et de larges vallées.

La haute Birmanie est sèche (Dry Zone): non seulement les pluies y sont rares, mais elles sont extrêmement irrégulières ou très mal distribuées. La végétation naturelle est un «sahel», formation ouverte d’épineux. Les sols sont assez variés, mais généralement médiocres (sols jaunes et sols rouges des alluvions anciennes ferruginisées) et légers, à l’exception des sols noirs, lourds mais riches en calcium et en magnésium, à fort pouvoir de rétention d’eau. Les terrasses sont creusées de larges talwegs de cailloux à sec presque toute l’année, véritables «ouadis», les chaungs . Des lacs salés, véritables sebkhas, s’étendent au cœur de la Dry Zone. Absolument déboisées, les collines ont une allure désertique.

La rizière n’occupe ici qu’une faible superficie: de 800 000 à 900 000 ha sur 2 400 000 ha cultivés. La rizière est, obligatoirement, irriguée. Le réseau de réservoirs et de canaux aménagé par les Môn puis par les premières dynasties birmanes a été modernisé et agrandi par les Britanniques (canaux de Kyauksé, Shwebo, Mandalay). Les principales rizières s’étendent autour de Shwebo, de Kyauksé et de Minbu; elles portent le plus souvent deux récoltes annuelles sur le même sol (mai-sept. et sept.-déc.).

Les terrasses d’alluvions anciennes portent des champs carrés, assez souvent limités par des haies. La culture traditionnelle (depuis 200 ans au moins) était celle des millets, blancs et rouges; elle est en totale régression; le coton est cultivé sur les terres noires, au centre du bassin. Aujourd’hui dominent l’arachide et le maïs généralement en rotation. L’arachide d’introduction récente (1906) a été adoptée par les Birmans, supplantant le sésame pour la consommation courante d’huile; elle vient bien sur les sols rouges pauvres, très perméables. Il faut ajouter le tabac pour la fabrication des célèbres cigares. Toute cette production est commercialisée et les paysans achètent du riz.

Plus originale encore est la mise en valeur des terres d’alluvions actuelles, berges et surtout îles de l’Irrawaddy que la décrue découvre en saison sèche. Certaines, sableuses, sont incultes ou presque, mais d’autres, limoneuses, sont fertiles et portent des cultures variées (maïs, haricots, sésame, tabac): ce sont les Kaing Lands. Elles étaient, autrefois, propriété royale; celles qui, du fait des caprices du fleuve, sont dites «impermanentes» sont alloties annuellement entre les paysans. En amont du confluent Irrawaddy-Chindwin, le «riz flottant» est cultivé pendant la crue, suivi, en saison sèche, de l’arachide et du sésame; en aval du confluent où la crue est trop forte et trop brutale, seules sont pratiquées des cultures de décrue (haricots, etc.).

La population, compte tenu des conditions naturelles assez sévères, est relativement dense: 100 hab./km2 en moyenne, et il y a sans doute surpeuplement. Le meilleur signe en est, en particulier, l’exploitation du palmier à sucre (t’ambin, Borassus flabellifer ): le jus des inflorescences de cet arbre, cuit sur feu de bois, donne du sucre; mais il faut grimper à l’arbre deux fois par jour; métier dangereux et épuisant, métier de misère. La majeure partie des «grimpeurs», de surcroît, sont locataires des arbres. Les districts de Pakokku et Myingyan comptent plus d’un million de palmiers exploités. Le surpeuplement et le maintien des traditions expliquent aussi l’importance et la persistance d’un artisanat traditionnel. De nombreux artisans travaillent le coton et surtout la soie autour de Amarapura, d’autres le tabac, ou l’huile. Chaque village est spécialisé dans une industrie particulière. Par contre, le bétail est nombreux, notamment les beaux bœufs blancs vendus en basse Birmanie.

Mandalay, «capitale» de la haute Birmanie, bien que ville de création récente (milieu du XIXe siècle) est un centre culturel où se maintiennent musique, théâtre et arts traditionnels.

Les puits de pétrole de Yenang Yaung, détruits pendant la Seconde Guerre mondiale, ont été abandonnés; ceux de Chauk, rachetés en 1962 par le gouvernement à la Burma Oil et reliés par pipe-line à Syriam (près de Rangoon), ne produisent que de modestes quantités, et la Birmanie doit importer du pétrole.

La basse Birmanie a moins de personnalité mais une tout autre importance économique. La région essentielle en est le delta de l’Irrawaddy, triangle de 30 000 km2: 290 km du nord au sud, 240 km de large à la base. Il faut y ajouter, à l’est des dernières rides du Pegu Yoma, la plaine du Sittang. L’Irrawaddy se divise en neuf branches dont la principale est l’Eya, chacune coulant entre des bourrelets d’alluvions. Le delta est très bas: un sixième est au-dessous du niveau de la haute marée de printemps. Le fleuve transporte d’énormes quantités d’alluvions, 1 500 g/m3, 260 millions de tonnes annuelles à la tête du delta; celui-ci s’accroît de 50 m par an. Le bras principal est endigué sur sa rive occidentale au sud de Prome, mais cela est insuffisant pour protéger de la crue la majeure partie du delta, et, chaque année, les paysans doivent replanter de vastes superficies. Entre les bras du fleuve, les terres dessinent des «soucoupes» dont le centre déprimé et tôt rempli par les eaux de pluie ne reçoit aucun limon. En bref, la mise en valeur est des plus médiocres, puisque eau et limons du fleuve sont inutilisés et que les inondations ne sont pas, pour autant, évitées. Fort heureusement, les conditions climatiques sont presque idéales; les pluies sont abondantes, régulières, et leur répartition très favorable à la riziculture.

Cette riziculture est une monoculture commerciale (90 p. 100 des terres sont en paddy), très extensive: pas même de labour, parfois, mais un simple hersage; le paddy n’est, généralement, pas repiqué; aucune culture n’est pratiquée en saison sèche. La mise en valeur du delta est récente. En 1853, le delta était presque vide: quelques familles isolées vivaient de taungya (champs sur brûlis) ou de pêche. La superficie des rizières n’était encore que de 590 000 ha en 1866; elle atteignait 3 900 000 ha en 1940, superficie qui n’a peut-être pas été retrouvée depuis l’invasion japonaise. Cette mise en valeur encore inachevée a été réalisée avec des moyens très modestes (attelage traditionnel), aux dépens de la forêt dense, plus ou moins inondée, et de la mangrove.

Malheureusement, cette conquête avait surtout profité à la grande propriété. En 1939, 3 600 000 ha étaient, en fait, entre les mains de propriétaires souvent absentéistes, parfois usuriers. Aussi, bien que la situation sociale n’ait pas été parfaite en haute Birmanie, est-ce surtout pour la basse Birmanie qu’avait été faite la réforme agraire (Land Nationalization Act de 1954). Celle-ci n’a pas eu le succès escompté et, en 1963, il y avait encore, surtout en basse Birmanie, 1 100 000 fermiers qui payaient un fermage à 350 000 propriétaires terriens, dont 127 000 Indiens. Mais l’ordonnance du 5 avril 1965 a réalisé une réforme radicale: «Les locataires n’ont plus à payer de fermage.» En 1970, enfin, la terre est devenue propriété de l’État et les paysans en sont usufruitiers, moyennant paiement d’une taxe.

La basse Birmanie est encore peu peuplée et la population, birmane et karen, établie sur les bourrelets fluviaux actuels et anciens ou sur des cordons littoraux, est peu stable. Rangoon est le grand port d’exportation du riz, la principale ville et la capitale de la Birmanie. La ville est située sur un monticule de grès tertiaires, le Rangoon Ridge, qui domine de 50 m le confluent de la Hlaing et de la Pegu; ces deux rivières forment la «rivière de Rangoon». Le premier site, choisi par les Portugais, Syriam, était sur le Syriam Ridge, au sud de la Pegu. La position à 32 km de la mer est remarquable: le Rangoon Ridge est le dernier éperon du Pegu Yoma; Rangoon commande ainsi les deux routes vers le nord: par l’Irrawaddy vers Prome, par le Sittang vers Mandalay. Bien qu’une ville birmane, Dagon, y ait été établie au milieu du XVIe siècle sur un vieux site môn (la célèbre pagode de Shwe Dagon était un lieu de pèlerinage depuis plusieurs siècles), la fortune de Rangoon est due au choix des Britanniques d’en faire leur quartier général. Rôle tout à fait typique de capitale «coloniale»: excellent port de mer et tête des voies de pénétration vers l’intérieur. Les liaisons fluviales avec l’Irrawaddy ont été améliorées par le creusement du Twante Canal; Rangoon se trouve ainsi à la tête de 6 400 km de voies navigables (les bateaux remontent l’Irrawaddy jusqu’à Myitkyina, les vapeurs jusqu’à Bhamo, la grande navigation jusqu’à Thabeikkyin). Les voies ferrées atteignent Prome (depuis 1877), Mandalay (depuis 1889) et, au-delà, Myitkyina (1899) et Lashio (1903). Le port est un des meilleurs d’Asie: il peut recevoir des bateaux de 15 000 t et de 10 m de tirant d’eau, dispose de 6 km de quais et de 24 km de mouillage en rivière et peut être utilisé toute l’année. Il assure 85 p. 100 des échanges avec l’étranger. Rangoon dispose, en outre, de l’essentiel de l’équipement industriel moderne de la Birmanie: filature et tissage (à Thamaing), produits pharmaceutiques, aciérie électrique, tuileries, briqueteries, usine de sacs de jute.

Les données économiques

L’économie birmane a beaucoup souffert de la Seconde Guerre mondiale et des troubles intérieurs qui ont suivi. Sa situation est précaire. Un très grand retard a été pris dans tous les domaines, aggravé par la volonté politique – tout à fait explicable – de maintenir le pays isolé... et aussi, semble-t-il, par le choix d’un «socialisme à visage humain», peu efficace économiquement.

L’économie birmane a été orientée dans une voie socialiste dès l’indépendance et surtout depuis le coup d’État de mars 1962. Les transports intérieurs ont été nationalisés, puis les industries – y compris les rizeries – et les mines; enfin, le commerce extérieur et même intérieur (dont le commerce renommé des pierres précieuses de Mogok), au grand dam, en particulier, des Chinois et des Indiens. Les derniers intérêts anglais ont été nationalisés au début de 1965. Des «magasins du peuple» ont été créés en avril 1964. Des exploitations collectives de type «kolkhoz», ont été instaurées (région de Pegu) et aussi des fermes d’État (State farms ), ainsi qu’un vaste système de prêts agricoles d’État. Ainsi qu’il a été dit, la terre est, désormais, propriété de l’État.

La production de riz paddy a atteint 13 millions de tonnes en 1990 (7e rang mondial), et est en forte progression, mais la Birmanie, avant guerre premier exportateur mondial, n’est plus qu’au 7e rang (600 000 t exportées). L’exploitation du teck, flotté sur le Chindwin et l’Irrawaddy, ainsi que les productions minières sont en pleine décadence. Le trafic du port de Rangoon a été de 929 000 t en 1990 au lieu de 3 300 000 t en 1960 et de 5 400 000 t en 1939.

La Birmanie vit en quasi-autosubsistance, repliée sur elle-même. Du moins, les besoins alimentaires et les autres besoins essentiels sont-ils satisfaits. Mais la dictature militaire est de plus en plus mal supportée.

2. Histoire des origines jusqu’à 1962

Mosaïque de populations, la Birmanie d’aujourd’hui est le reflet des luttes incessantes que se sont livrées des ethnies diverses pour leur survie ou pour le contrôle de terres fertiles où elles pourraient asseoir leur autorité. À l’époque historique, la Birmanie est le théâtre de migrations à peu près incessantes dans le sens nord-sud. Ces mouvements, hâtés par les facteurs économiques et politiques, se sont poursuivis jusqu’à nos jours. Le début de notre ère voit apparaître de grands courants de migration en provenance du Nord. Les premières populations connues dont le nom nous a été conservé, les Pyu, se seraient établies dans les plaines de la Birmanie centrale où elles auraient vécu au contact des Môn.

Le pays abonde en sites archéologiques inexplorés ou fouillés de façon partielle.

Nous possédons peu de sources sur l’histoire du Ier millénaire. Outre des inscriptions trouvées localement, les premières, semblet-il, sont des annales chinoises qui relatent une campagne du héros Zhuge Liang en l’an 226.

Les sources chinoises nous renseignent sur la Birmanie septentrionale et centrale, qui se trouvait dans la sphère d’influence de la Chine, alors que, pour le Sud, les informations sont pratiquement inexistantes, la tradition indienne de l’époque n’ayant pas laissé de textes historiques.

Si l’on en croit ces sources, la partie nord de la Birmanie était occupée par des principautés ou chefferies dont la plus importante, la Menhua, combattit les Chinois à sept reprises.

Il est vraisemblable qu’une route vers l’Inde passait par ces confins, d’où la fondation, en l’an 69 avant notre ère, de la bourgade yunnanaise de Yongchang proche de la frontière birmane. L’histoire du Yunnan a toujours été intimement liée à celle de la Birmanie, et cette province a servi de tremplin à ses migrations.

Difficilement praticable, en raison sans doute de l’hostilité des tribus environnantes, la route de la Birmanie du Nord cessera au IIIe-IVe siècle d’être utilisée pour un temps comme route commerciale. C’est à cette époque que s’affermira l’État du Nantchao (Nanzhao) qui tentera pendant plusieurs siècles de faire échec à l’hégémonie chinoise pour disparaître au XIIIe siècle sous les coups des Mongols. La désintégration du Nantchao entraînera des migrations de populations d’origine thaï et tibéto-birmanes rassemblées dans cet État, vers les territoires qui constituent la Birmanie actuelle.

Le brahmanisme paraît avoir exercé une influence moins grande en Birmanie qu’à Java, au Champa et au Cambodge. La raison en est peut-être que, contrairement à ce qui s’est passé dans ces pays d’expansion indienne, le bouddhisme Mah y na a prédominé pendant peu de temps. Or cette doctrine présente de plus grandes affinités avec le brahmanisme que le bouddhisme theravada qui, dépourvu de tout panthéon, ne laisse aucune place au concept de dieux et de déesses.

Les Pyu

Les archéologues birmans estiment que les Pyu se sont établis dès les premiers siècles de notre ère dans les régions de Sr 稜 K ルetra (en birman Thayekhittaya, le vieux Prome), Peikthano-myo (la ville de Vishnu) et Halin, près de Shwebo, en haute Birmanie.

La fondation de Beikthano, la plus ancienne des trois cités pyu, remonterait au Ier siècle de notre ère. Elle aurait disparu au IVe siècle. L’absence de statuaire et d’objets bouddhiques porte à croire que le bouddhisme n’était pas solidement implanté dans cette cité, placée sous le signe de Vishnu, mais qu’il a été introduit à partir de l’Inde, probablement de l’Andhradesa, plus tôt qu’à Sr 稜 K ルetra.

Dans cette dernière ville, qui, selon la tradition, aurait été fondée par Vishnu, le bouddhisme était florissant. Des fouilles ont mis au jour des inscriptions en pyu et en pali, parfois en sanscrit ainsi que des sculptures du Bouddha et de Vishnu. L’épigraphie a conservé les noms de trois rois de la dynastie vikrama dont les urnes funéraires ont été retrouvées, la coutume étant d’incinérer les défunts.

Si des vestiges d’une forte tradition vishnouite et de Mah y na (statues d’Avalokitesvara) ont été retrouvés, il reste que le bouddhisme de tradition pali est attesté au Ve et au VIe siècle par des inscriptions en caractères kadamba sur feuilles d’or.

On estime généralement que l’ère en usage à Sr 稜 K ルetra était la petite ère, adoptée plus tard à Pagan (Pukam), qui débute en 638, et non l’ère saka.

L’autre capitale pyu contemporaine de Sr 稜 K ルetra fut, selon le Man Shu, mise à sac par le Nantchao en 832, et plus de trois mille de ses habitants furent emmenés en esclavage vers Zhidong au Yunnan.

Les fouilles de Halin ont mis au jour des inscriptions en pyu et en brahmi mais aucune statue de Bouddha, aucune tablette votive n’ont été découvertes.

On peut noter aussi qu’à Halin l’incinération des morts n’était pas universellement en usage, car on a trouvé de nombreux squelettes. Les Pyu entretenaient des relations avec la Chine des Tang, et leur roi y envoya une ambassade en 802. Les chroniques chinoises ont conservé le souvenir des musiciens qui l’accompagnaient.

Les Môn

Cousins des Khmers, les Môn appartiennent à un groupe ethnolinguistique implanté depuis les temps les plus reculés dans les plaines d’Asie du Sud-Est. Ayant fondé, dans les premiers siècles de notre ère, des principautés en Birmanie et au Siam, ils eurent à subir les assauts répétés des envahisseurs thai et tibéto-birmans. Ils sont réduits aujourd’hui à l’état de minorité ethnique.

Les événements du Nord qui avaient causé la chute des cités les plus anciennes de la Birmanie eurent d’importantes répercussions sur le destin des villes môn du Sud. En 835, l’armée du Nantchao détruisit Sr 稜 K ルetra et envoya ses troupes à Mitch’en que l’on a cru pouvoir identifier avec Pegu, principauté môn de basse Birmanie. Mais les Môn, établis dans toute la basse Birmanie jusqu’à la plaine centrale depuis les temps les plus anciens, les repoussèrent. Tandis que les Pyu se répandaient dans le nord du pays, des tribus karen, les Cakraw, s’installaient à leur place sur le cours moyen de l’Irrawaddy, ce qui créa des conditions favorables pour que les Môn asseoient leur autorité dans le Nord jusqu’à la plaine de Kyaukse. Les deux centres les plus importants de la civilisation môn en Birmanie étaient Thaton et Pegu dont l’apogée se situe vers le Xe siècle. Ces cités entretenaient des relations maritimes avec l’Inde et de là avec l’Ouest.

Si l’on en croit les légendes et les chroniques môn, le bouddhisme l’emporta sur les autres religions non sans quelque difficulté. Tandis qu’en Thaïlande l’État de Dvaravati devenait au Xe siècle vassal de l’empire khmer, les Môn de Birmanie durent reconnaître la suzeraineté d’Angkor. Cependant, au Xe siècle, le roi khmer n’alla pas à leur secours lors de l’attaque des envahisseurs chola, venus du sud du Deccan.

À Thaton, des fouilles effectuées en 1975, 1976 et 1977 n’ont pas mis en évidence des vestiges assez anciens pour confirmer la tradition d’une mission des moines Sona et Uttara envoyés par le roi Asoka à Suvannabhumi au IIIe siècle avant J.-C.

Des sculptures brahmaniques remontant aux IXe et Xe siècles ont été découvertes ainsi que des représentations de Vishnu et de Shiva.

Pendant ce temps, un autre État, celui d’Arakan, s’était constitué dans l’ouest de la Birmanie; il exista jusqu’au XIe siècle. Les données épigraphiques montrent que, à partir du IVe siècle, l’Arakan fut gouverné par une dynastie du nom de Chandra dont la capitale se trouvait à Vesali. Les souverains d’Arakan frappaient monnaie et disposaient d’une flotte. Ils entretenaient avec l’Inde de fructueuses relations commerciales.

Deux événements, cependant, modifièrent profondément la physionomie du pays. Les relations maritimes apportèrent l’islam à l’Arakan vers les IXe et Xe siècles. En second lieu, des tribus tibéto-birmanes se répandirent dans la contrée et l’Arakan eut à faire face au Xe siècle à l’arrivée des Pyu, chassés de leurs cités.

Au Xe siècle, l’Arakan devient le théâtre de luttes intestines et d’assassinats qui entraînèrent la dépendance du pays, vis-à-vis de l’Inde et de l’État birman de Pagan.

Les Birmans

L’autorité du Nantchao s’étendait aux hautes vallées de l’Irrawaddy y compris le N’Mai Kha, régions qui constituent aujourd’hui l’État kachin. Les campagnes conduites par les chefs du Nantchao eurent pour effet de bouleverser la vie des peuplades du nord et du centre de la Birmanie.

Désireux de se dégager de cette tutelle, les Birmans, qui avaient une connaissance du terrain pour avoir participé à des expéditions militaires dans les armées du Nantchao, essaimèrent en direction de la plaine centrale, sans doute peu après la défaite des Pyu.

La Birmanie était alors connue des Chinois sous le nom de Mangchef» en birman), terme que l’on trouve dans le Man Shu («Livre des Barbares du Sud», composé en 963). L’hypothèse a été émise que, dans des temps plus anciens, ils pourraient avoir fait partie des tribus Qiang, appellation générale qui désignait les Barbares éleveurs de moutons du Sichuan. Le terme de Mranma , qui leur est propre, apparaît dans les inscriptions en 1190, mais il figure sous la forme mirma dès 1101-1102 dans une inscription môn. L’équivalent chinois mian n’est mentionné qu’en 1271 dans l’histoire des Yuan.

En peu de temps, les Birmans s’installèrent dans la plaine fertile de Kyaukse, où ils supplantèrent les Môn qui s’y trouvaient établis de longue date (inscriptions môn des VIe et VIIe s.).

Cette invasion, qui se situe vers le IXe siècle, bouscule d’autres populations avoisinantes telles que les Wa (Lawa), les Palaung (Ponlon) de parler môn-khmer, les Kadu (Kantu) et peut-être les Thet (Sak) et les Sgaw Karen (Cakraw). Les gorges de Namtu-Myitnge offraient une bonne protection contre les ambitions du Nantchao. Sa dernière incursion fut repoussée en 1110 à Taungbyon, au nord de Mandalay.

Une autre population venue du Yunnan, les Kadu, fonda une colonie à Tagaung, en haute Birmanie. Cette capitale fut soumise par les Birmans en 1228.

D’autres tribus proto-birmanes, les Maru (Lawngwaw), les Lashi, les Atsi, les Phun et les Atch’ang, sont demeurées jusqu’à aujourd’hui dans l’État kachin et du côté chinois de la frontière.

La haute Birmanie a joué un rôle essentiel dans la diffusion du bouddhisme au Yunnan. C’est par ce canal que l’influence indienne s’y est propagée. La région du Tali (Dali), où des inscriptions sanscrites ont été découvertes, était devenue une terre bouddhique, connue des Birmans sous le nom de Gandhaj.

Le mérite revient à Paul Pelliot d’avoir, pour la première fois, noté que l’usage de préfixer le nom du fils avec la dernière syllabe du nom du père est un trait commun aux rois légendaires antérieurs à Pagan et à la dynastie mong du Nantchao.

Le royaume de Pagan

L’histoire de la Birmanie aux IXe et Xe siècles demeure obscure. Les Birmans avaient scindé la plaine de Kyaukse en onze circonscriptions ou kharuin . Certains des centres ont pu être repérés grâce à la photographie aérienne. L’un de ces sites, celui de Maingmaw, proche de Pinle, visité en 1978, a révélé des structures en briques, qui ne le cèdent en dimension qu’à Sr 稜 K ルetra et qui sont, semble-t-il, antérieures au IXe siècle.

Les Birmans se dirigèrent vers le site de Pagan (Pukam), situé dans la zone sèche, au bord d’un méandre de l’Irrawaddy qui pouvait présenter une valeur stratégique. C’est là qu’ils allaient fonder une capitale dont le rayonnement devait s’étendre à tout le pays jusqu’à sa chute, à la fin du XIIIe siècle sous les coups des armées de Qubilai. Avec ses systèmes d’irrigation et ses canaux, le rôle de Pagan n’est pas sans rappeler celui de Chang’an, la capitale des Tang. Selon les chroniques birmanes, compilées tardivement, Pagan pourrait avoir été fondée vers 850 à l’emplacement d’une colonie pyu, ce qui expliquerait les inscriptions en cette langue figurant sur des tablettes votives, ainsi que la fameuse inscription quadrilingue de Myazedi (1113) en birman, pyu, môn et pali. Il s’agit là de l’expression la plus tardive en langue pyu. L’érosion des rives de l’Irrawaddy a sans doute effacé les vestiges les plus anciens d’un lieu habité depuis les temps les plus reculés.

Les plus anciennes mentions de Pagan se trouvent dans deux inscriptions cham antérieures à 1050. Cependant, un texte chinois du XIIIe siècle relate la venue d’envoyés du royaume du Pu-kan à la cour des Song en 1004.

Les chroniques ont conservé le nom d’un prince hérétique de Pagan, Caw Rahan, qui aurait pratiqué le culte des Naga et aurait protégé la secte des Ari (Aran). Ces données ne sont pas vérifiées par les faits.

Cependant, l’histoire authentique de Pagan commence avec Anoratha (en pali, Aniruddha; 1044-1077). Le début de son règne marque une nouvelle étape dans l’histoire de la Birmanie. Anoratha peut être considéré comme le premier unificateur du pays. Alors qu’en 1044 le royaume de Pagan, appelé aussi Arimaddanapura, ne s’étendait guère au nord au-delà de l’actuel Mandalay, à l’ouest, au cours moyen de la Chindwin, et au sud, à la proximité même de Pagan, à la fin du règne, son territoire couvrait une aire allant de la frontière du Yunnan à la région de Twante dans le delta de l’Irrawaddy.

Le grand tournant dans l’histoire des Mranma est la conquête de la capitale môn de Thaton en 1057. Selon la légende, le moine Shin Arahan aurait réussi à persuader Anoratha d’embrasser le bouddhisme theravada et de rejeter l’hérésie des Ari. Sur son conseil également, il aurait demandé à Makuta, le roi de Thaton, de lui faire tenir un exemplaire des Tripitaka. C’est à la suite de son refus que le souverain de Pagan se serait emparé de Thaton et qu’il aurait emmené le roi môn à Pagan, où celui-ci construisit un temple. Cette version transmise par un texte tardif, la Chronique du palais de cristal , est sujette à caution. Seul paraît certain le sac de Thaton. Des recherches récentes ont révélé que les différences étaient minimes entre les moines ari et les autres, mais qu’ils constituaient une force rivale pour les bouddhistes réputés orthodoxes. Des édits furent pris contre les Ari au XVe et au XVIe siècle, et l’on rapporte que le roi birman en campagne à Ayuthya disposait d’un détachement de moines ari parmi ses troupes.

Il est vraisemblable en fait que les Birmans avaient déjà pris contact avec la civilisation môn et avec sa forme de bouddhisme à Kyaukse. On notera à cet égard que l’alphabet birman a été emprunté au môn et non au pyu.

Les histoires édifiantes sur la conquête de Thaton ne servent guère qu’à masquer les visées hégémoniques d’Anoratha sur le Sud: ses campagnes le menèrent au moins jusqu’à Tavoy, dans le Tenasserim. Tandis que les régions situées au nord jusqu’à Yamethin demeuraient des places fortes môn, l’extrême sud, y compris la région de Mergui, paraît avoir subi dès cette époque l’influence birmane. Une inscription officielle de Pagan, datée de 1106, mentionne notamment le Tenasserim et Takua (au sud de l’isthme de Kra) comme faisant partie des limites méridionales du royaume.

Après la mort d’Anoratha, les Môn se rebellèrent, mais Kyanzittha, général d’Anoratha, élu roi en 1084, parvint à venir à bout de leur résistance et adopta la culture môn. Cette attitude consacra son rôle d’unificateur du pays.

Une invasion cinghalaise de Pagan en 1165 compromit cette politique. Le développement de l’influence de Ceylan semble avoir ébranlé les positions de la culture môn, qui dut faire place à Pagan à une nouvelle forme de culture, plus proprement birmane.

La chute de Pagan paraît être survenue à la suite d’incidents entre des tribus frontalières palaung-wa, les «Dents d’or» (Jinchi), se réclamant de la suzeraineté mongole, et le pouvoir birman. L’épisode selon lequel le roi de Pagan aurait fait exécuter trois envoyés chinois en 1275 n’est pas confirmé par les sources chinoises.

En 1277, toutefois, les troupes birmanes qui attaquèrent les tribus Dents d’or essuyèrent une défaite. La riposte fut cependant différée de plusieurs années: c’est seulement en 1278 que les Mongols, pénétrant en Birmanie par les voies des rivières Daping et Shweli, soumirent Tagaung en janvier 1284. L’assaut final fut donné à Pagan à l’automne de 1287. Les troupes mongoles demeurèrent en Birmanie centrale jusqu’en 1303.

C’est pendant cette période qu’apparaissent les trois frères shan (1289), qui, alliés aux seigneurs thai de Chiengmai (le Babaixifu des Chinois), allaient se rendre maîtres de Pagan.

Les Shan

La chute de Pagan, qui fait suite à celle du Nantchao en 1253, laisse libre cours à toutes les forces centrifuges. Un élément nouveau apparaît dans la grande plaine de Birmanie: les Shan. Ceux-ci sont des Thaï ou Shan selon la dénomination birmane. Le mot est identique à celui de Syam, qui apparaît pour la première fois dans des inscriptions cham du XIe siècle. Syam apparaît pour la première fois à Pagan en 1120.

La pénétration des Thaï vers les terres du Sud a sans doute été un processus graduel, qui n’exclut pas notamment au XIIIe siècle des mouvements soudains dus au contrecoup de la poussée mongole. Les Thaï se sont répandus en une sorte d’éventail vers le sud et vers l’ouest, pénétrant, selon la tradition, en Assam en 1329, où ils devaient fonder le royaume ahom, disparu au XVIIIe siècle.

Ces Thaï du Nord n’étaient pas bouddhiques. G. H. Luce estime qu’en réalité cette migration dut avoir lieu quelques dizaines d’années plus tard. Les autres chefs shan fondèrent des principautés sur les plateaux situés entre la plaine birmane et le Mékong. Les Shan vivant à l’ouest du fleuve Salwin furent soumis assez tôt à l’influence birmane à laquelle ils doivent leurs alphabets. Ils n’ont laissé que des inscriptions en birman. Il en va différemment des Thaï de l’est (Sipsong Panna, Khün de Kengtung) qui surent préserver leur culture avec plus de force. L’un de leurs princes, Mangrai, joua un rôle de premier plan au Siam puisqu’il est à l’origine de la fondation de Chiengmai et du royaume de Lanna. Il est vraisemblable que leur écriture s’inspira directement du môn.

Les Shan demeurèrent les maîtres de la plaine centrale de Birmanie et installèrent leur capitale à Pinya (1312) sur l’Irrawaddy, tandis que les Birmans tentaient de se regrouper à Ava qui céda sous leurs coups en 1426. Les Môn de leur côté transférèrent leur capitale à Pegu (1363). Cependant, les raids des Shan provoquèrent une nouvelle vague de réfugiés vers Taungu où une principauté birmane fut fondée au milieu du XIVe siècle. Les Birmans exercèrent alors une pression constante sur les Môn de Pegu, s’efforçant de se ménager un accès à la mer. Les Shan leur laissaient toutefois plus de répit, et ils s’emparèrent d’Ava en 1527. L’Arakan avait fait sécession en 1430. Au début du XVIe siècle, la plus grande partie de la plaine birmane se trouvait ainsi aux mains des Shan.

Aussi, le roi de Taungu, Tabinshweti (1531-1550), s’employa-t-il à conquérir les territoires des Môn de Pegu et de Martaban. Il y parvint en 1541, et, en 1546, il fixa sa capitale à Pegu. Ayant consolidé son pouvoir, il s’attaqua alors mais sans succès à la capitale siamoise d’Ayuthya (1548-1549) avant de périr d’une insurrection môn.

C’est à son beau-frère Bayinnaung, devenu roi en 1551, que revient le mérite d’avoir recouvré sur les Shan les terres birmanes de la plaine centrale. Son talent de stratège mis au service de visées expansionnistes le conduisit à guerroyer jusque sur les terres thaï et à s’emparer de Chiengmai (1560) et d’Ayuthya (1563) dont il fit le roi prisonnier. Ses campagnes le menèrent jusqu’à Luang Prabang au Laos. Des soulèvements môn devaient le contraindre à se replier. Le Lanna et sa capitale Chiengmai demeurèrent soumis à une influence culturelle birmane prononcée. La mort (1581) empêcha Bayinnaung de mener une expédition décisive contre les Arakanais, qui voulaient s’assurer le contrôle du delta de l’Irrawaddy et de Prome. Cependant, ses expéditions militaires, ses levées d’hommes ruinèrent l’agriculture du pays môn. C’est sous le règne de son fils Nandabayin (1581-1595) que le Siam se libérera du joug birman, grâce au roi Naresuan, tandis que des milliers de Môn, fuyant la tyrannie, se réfugieront en Thaïlande où ils fonderont des colonies. Affaiblie sous les coups des Thaï et des Arakanais, la Birmanie en viendra à se désintégrer.

Luttes d’influence

Pendant ce temps, les Portugais avaient pris pied dans le pays. Bayinnaung avait utilisé les services d’un certain nombre de leurs mercenaires dans ses campagnes contre Pegu et le Siam. En 1600, un aventurier portugais, Felipe de Brito, fonda une colonie à Syriam et gouverna le delta treize ans. Il s’associa au roi d’Arakan qui faisait des razzias d’esclaves dans le delta du Gange. Maîtres du nord de l’Inde, les Mongols mirent un terme aux entreprises arakanaises (1666).

C’est à Anaukpetlun, petit-fils de Bayinnaung, que revint la tâche de réunifier le pays (1605-1615). Il fit de Pegu sa capitale et s’empara de Chiengmai, dont il fit une province birmane. Ayant fait des ouvertures commerciales à la Compagnie des Indes orientales, il avait besoin de s’assurer le contrôle des ports du Tenasserim et donc de faire la guerre au Siam. L’assassinat d’Anaukpetlun arrêta ses projets d’expansion. Son frère Thalun, qui lui succéda (1629), s’orienta vers un retour à la tradition en établissant sa capitale à Ava. La politique isolationniste allait durer jusqu’en 1752, date à laquelle les Môn secouèrent le joug birman, installèrent un roi à Pegu et capturèrent Ava. Ainsi finit la dynastie de Taungu.

La Birmanie demeurait entourée de populations hostiles à un accroissement de son influence. Un chef local, Aung Zeya, résolut de faire face: il repoussa une attaque môn dans la plaine centrale, et, dès la fin 1753, il investit Ava. Devenu roi sous le nom de Alaungpaya, ce chef allait rassembler les terres birmanes et renouveler la politique d’expansionnisme qui ne sera arrêtée que par les Anglais en 1824.

Alaungpaya et ses successeurs menèrent campagne au Siam. Ayuthya fut détruit par les troupes de Hsinbyughin en 1767. C’est à cette époque (1767-1770) que les Birmans eurent à faire face à des incursions chinoises dans le Nord.

Le XVIIIe siècle verra un renforcement de la puissance et des rivalités occidentales. Dupleix, gouverneur de Pondichéry, vit dans la révolte des Môn de 1752 l’occasion d’établir une influence française en soutenant ceux-ci. Préoccupé par la situation aux Indes, Paris ne le suivit pas toutefois dans ses entreprises.

Les guerres anglo-birmanes

Les Anglais, de leur côté, s’assurèrent un point d’appui en occupant l’île de Negrais (Hainggyi) à l’embouchure de la rivière de Bassein (1753). Alaungpaya créa un nouveau port à Dagon, village de pêcheurs môn, qui est à l’origine de la fondation de Rangoon. Il détruisit ensuite la colonie britannique de Negrais sous prétexte qu’elle avait apporté un appui aux Môn.

L’un de ses successeurs, Bodawpaya, allait rattacher définitivement le royaume d’Arakan à la Birmanie. L’expansion birmane en direction du Bengale, de sanglantes expéditions militaires en Assam, allaient fournir au gouvernement britannique l’occasion d’intervenir en Birmanie.

Les Anglais occupèrent Rangoon en mai 1824. Par la paix de Yandabo, la Birmanie perdait l’Arakan, le Tenasserim, et ses récentes conquêtes en Assam et au Manipour.

Un résident britannique, Henry Burney, s’installa à Ava en 1830 et établit de bonnes relations avec le roi Bagyidaw, mais le successeur de celui-ci, Tharawadi, dénonça le traité de 1826. Les relations avec les Anglais ne firent qu’empirer. Ceux-ci prirent prétexte du mauvais traitement infligé à leurs ressortissants pour intervenir à nouveau (1852-1853) et annexer toute la basse Birmanie.

Un nouveau roi, Mindon, établit sa capitale à Mandalay, régna de 1853 à 1876 et s’attacha à moderniser le pays. Des missions diplomatiques furent envoyées à Londres, Paris et Washington. Des contacts furent pris à Téhéran afin d’établir des relations avec la Russie (1874).

L’avènement du roi Thibaw en 1878 allait accentuer la dégradation des relations avec l’Angleterre qui se dessinait déjà. Thibaw s’efforça de négocier avec la France (1883-1885). Les historiens birmans estiment aujourd’hui que ce n’est pas tant la rivalité franco-britannique qui poussa les Anglais à intervenir à nouveau mais que ceux-ci, devant l’opposition birmane à leurs entreprises, étaient déterminés à en finir avec l’hostilité de la cour birmane.

Une force britannique occupa Mandalay en novembre 1885: après avoir hésité sur le sort à réserver au roi, les Britanniques exilèrent Thibaw et la reine Supayalat en Inde. La Birmanie devint, en 1886, une province de l’empire des Indes.

L’abolition de la monarchie en Birmanie brisait l’ossature sur laquelle reposait le pays. Elle allait avoir des conséquences considérables pour l’unité du pays, qui ne se remettra jamais de l’anéantissement soudain de ses structures traditionnelles.

La résistance contre l’envahisseur britannique se poursuivit jusque vers 1892. C’est grâce à la création d’associations culturelles et religieuses que le nationalisme birman allait ensuite se manifester.

Les Britanniques instaurèrent en Birmanie un système fédéral au sein duquel les minorités disposaient d’une certaine autonomie. Les seigneurs Shan (Saopha ) n’avaient plus affaire à une administration birmane, mais ils gouvernaient leur État sous la tutelle de l’Angleterre. Les mouvements nationalistes s’organisaient progressivement; l’Association des jeunes bouddhistes, fondée en 1906, décida en septembre 1920 de se convertir en un Conseil général des associations birmanes afin d’unifier l’opposition. Les étudiants se mirent en grève à la fin de la même année.

Certains moines bouddhistes eux-mêmes, et notamment U Ottama, se mirent à prononcer des discours nationalistes. En 1923, la Birmanie fut placée sous le régime de la dyarchie: elle fut dotée d’un gouvernement distinct dans le cadre de l’empire des Indes. Ce n’est cependant qu’en avril 1937, après l’adoption du Government of Burma Act , que la Birmanie se sépara définitivement de l’Inde et regagna son identité.

À partir de 1934, une association nationaliste, le Do Basa Asi Ayon, prit la forme d’une organisation de masse. Les partisans de l’indépendance qui prirent le nom de Thakin (maîtres) se répandirent dans les campagnes pour se livrer à une propagande antibritannique.

Les Thakin diffusèrent aussi la littérature socialiste. Des liens furent établis avec des communistes indiens et des organisations progressistes en Angleterre. Une bonne partie des idées politiques nouvelles furent introduites en Birmanie par le canal de l’Inde. Un groupe marxiste fonda, le 15 août 1939, le Parti communiste de Birmanie tandis qu’une Union des syndicats était créée en janvier 1940. La situation économique du pays après la crise mondiale de 1929 et celle de 1937 était désastreuse, et des arrêts de travail se produisirent dans l’industrie pétrolière.

Le déclenchement des hostilités en Europe en 1939 eut pour conséquence un durcissement des positions nationalistes en Birmanie. Des liens furent établis avec des représentants japonais, et des agents de l’organisation Minami s’infiltrèrent dans le pays. Les membres du Do Bama étaient alors partagés en deux tendances: certains souhaitaient obtenir le soutien des communistes chinois et, à travers eux, de l’Union soviétique, d’autres, plus nombreux, plaçaient leurs espoirs dans le Japon. C’est cette tendance qui l’emporta, et, lorsque les troupes japonaises entrèrent en Birmanie en janvier 1942, elles placèrent un chef militaire, Aung San, formé à la japonaise à la tête d’une armée d’indépendance birmane.

Le docteur Ba Maw, qui avait dirigé le gouvernement avant guerre et avait été emprisonné par les Anglais, devint le premier président de la Birmanie indépendante avec le titre pali d’Adipati (1er août 1943). Contrairement à Aung San, qui avait accepté que la langue japonaise soit enseignée dans l’armée, il s’opposa personnellement à ce que celle-ci soit imposée dans les écoles.

L’indépendance de la Birmanie est aussi l’œuvre de trente jeunes formés au Japon, les Trente Camarades, qui allaient prendre en mains le destin du pays et jouer un rôle de premier plan dans la Birmanie d’après guerre. Les difficultés avec l’administration japonaise ne manquèrent pas de surgir, et, dès le mois d’août 1944, la nouvelle Ligue antifasciste de libération populaire adoptait un manifeste invitant la population à la lutte contre l’occupant japonais. Au début de 1945, une liaison régulière fut établie avec l’Inde et, le 27 mars, l’Armée nationale birmane se soulevait contre les Japonais. Elle combattit d’une façon indépendante jusqu’à l’arrivée des troupes britanniques du général Slim. Rangoon fut libéré le 1er mai 1945.

Une fois la guerre finie, la lutte passa du champ de bataille au terrain politique, les Anglais étant disposés à accorder une indépendance graduelle à la Birmanie. Les nationalistes birmans exigeaient de leur côté l’indépendance immédiate, et, le 27 janvier 1947, le général Aung San signa à Londres l’accord consacrant l’indépendance de la Birmanie, qui abandonnait le Commonwealth. De nombreuses tendances opposées se manifestèrent dans le pays, et Aung San fut assassiné le 19 juillet 1947 avec sept membres de son cabinet.

L’indépendance

C’est un réformiste modéré, U Nu, qui vint au pouvoir. L’indépendance fut proclamée le 4 janvier 1948. U Nu eut dès le début à faire face au déclenchement de la guerre civile par les communistes, scindés en deux groupes, les Drapeaux rouges de Thakin Soe et les Drapeaux blancs de Thakin Than Tun, ainsi qu’à l’insurrection des Karen qui, souvent chrétiens, ne reconnaissaient pas la nouvelle autonomie birmane.

Malgré un apaisement de la rébellion après 1954, U Nu fut confronté aux divers problèmes intérieurs et notamment à celui du fédéralisme. C’est pourquoi il fut amené en octobre 1958 à confier les rênes du pouvoir au commandant en chef de l’armée, le général Ne Win, qui avait joué un rôle important dans la résistance. Le premier régime militaire dura jusqu’aux élections de février 1960, qui consacrèrent la victoire du groupe d’U Nu et de son Parti de l’Union (Pyidaungzu), face aux opposants de la faction dite stable de la Ligue antifasciste (groupe d’U Ba Swe et U Kyaw Nyein). U Nu reprit la direction du gouvernement en avril 1960.

Ayant promis de faire du bouddhisme la religion d’État, U Nu se heurta à de nombreuses oppositions du côté de l’armée et des minorités chrétiennes, hindoues et musulmanes. Face à la recrudescence des insurrections, des scissions dans la majorité et du danger d’éclatement de l’Union birmane, le général Ne Win décidait de passer à l’action, et il prit le pouvoir le 2 mars 1962 à la faveur d’un coup d’État militaire.

3. La Birmanie depuis 1962

Le régime issu du coup d’État militaire de 1962 s’est employé avant tout à résoudre par la centralisation le problème séculaire de la Birmanie qui est celui de son hétérogénéité ethnique, la cohésion nationale devant être assurée par l’établissement d’un parti unique et la construction d’une économie socialiste. Sur ce double terrain de l’unité et du développement, les nouvelles institutions n’ont guère apporté de progrès.

Tandis que les rébellions communistes et surtout ethniques se poursuivaient, cette situation a débouché en 1988, dans la population birmane proprement dite, sur une explosion de mécontentement qui a fortement ébranlé le régime, provoquant en réaction un nouveau coup d’État de l’armée. Celle-ci a établi un régime provisoire qui a rebaptisé le pays Myanmar et, tout en encourageant désormais les investissements étrangers, tend à imposer par la force le maintien d’une structure étroitement unitaire, ce qui se traduit par une oppression accrue.

L’évolution institutionnelle

La Constitution de 1947 avait institué un système que l’on peut qualifier de pseudo-fédéral. C’est pour empêcher sa réforme dans le sens d’un fédéralisme véritable que l’armée, qui redoutait que cette transformation ne fut mise à profit par les tenants du séparatisme, se résolut au coup d’État. Dans la nuit du 1er au 2 mars 1962, les membres du cabinet U Nu furent arrêtés. Un Conseil révolutionnaire se substitua à eux sous la direction du général Ne Win. Il était entièrement composé de militaires, dont six cumulaient leurs fonctions au Conseil révolutionnaire avec des portefeuilles dans le nouveau gouvernement, qui ne comptait qu’un seul civil. Quant aux institutions représentatives, elles furent purement et simplement dissoutes.

Le 30 avril, un document intitulé La Voie birmane vers le socialisme définit l’orientation du nouveau régime: les problèmes du pays devaient être résolus par la création d’une société socialiste. Cette tâche fut confiée à un «Parti du programme socialiste birman» (B.S.P.P.) dont les statuts furent adoptés le 4 juillet: initialement parti de cadres (en fait, ceux de l’armée), il devait se transformer ultérieurement en «Parti de la nation tout entière». Il ne devint toutefois parti unique qu’avec la loi du 28 mars 1964, qui prononçait la dissolution de toutes les autres formations.

Dès la fin de 1962, le gouvernement mit en œuvre un programme de nationalisations portant, au départ, sur les entreprises étrangères. Après la démission du numéro deux du régime, le général Aung Gyi, qui restait partisan d’un certain libéralisme, elles s’étendirent aux entreprises birmanes. À partir de février 1963, toutes les entreprises industrielles d’une certaine importance, le commerce extérieur, le commerce du riz, le secteur bancaire et finalement l’ensemble du commerce de détail passèrent progressivement sous le contrôle direct de l’État. Le commerce privé ne fut plus autorisé en janvier 1966 que pour les produits alimentaires périssables et pour ceux de l’artisanat.

Le mauvais fonctionnement du commerce d’État et la généralisation des pénuries amenèrent cependant le gouvernement à s’orienter dans une autre direction. En novembre 1969, le général Ne Win annonça l’instauration progressive d’un système de coopératives. Précisé par une loi du 28 mai 1970, celui-ci comportait à la fois des coopératives de consommation et des coopératives de production, d’épargne et de crédit qui avaient vocation à encadrer l’ensemble de l’agriculture et de l’artisanat. Organisées suivant un système à trois étages, elles étaient placées sous l’autorité d’un directoire, lui-même soumis au contrôle d’un Conseil dirigé par le ministre des Coopératives. Dans ce Conseil siégeaient différents autres ministres, des représentants du parti unique et des deux organisations de masse qui en émanent, le Conseil central populaire des travailleurs et le Conseil central populaire des paysans. Le personnel de direction des coopératives était fourni par le parti ou constitué d’anciens militaires.

Ces réformes s’inscrivaient dans une refonte générale des institutions, une constitution «définitive» devant remplacer le régime provisoire de 1962. Elles coïncidaient avec la transformation du B.S.P.P. en un parti de masse qui devait encadrer la population au moment où celle-ci était invitée à participer par ses avis à l’élaboration des nouvelles structures politiques. Il s’agissait de mobiliser les Birmans autour de leurs dirigeants qui restaient solidement en place, bien qu’ils aient abandonné (le 20 avril 1972) leur statut militaire pour signifier que le régime provisoire allait prendre fin.

Le texte constitutionnel fut approuvé par référendum (en décembre 1973) par 13 312 801 «oui» sur 14 760 036 votants, résultat acquis d’avance si l’on sait que chaque bureau de vote contenait deux urnes, une blanche pour les votes favorables et une noire pour les autres...

Promulguée le 3 janvier 1974, la nouvelle Constitution pose en principe que le but de l’État est d’établir une société socialiste où celui-ci sera le propriétaire ultime du sol et des ressources nationales. Elle admet cependant l’existence de coopératives et, sous condition, de certaines entreprises privées. Elle confirme le système du parti unique, ce qui rend très théorique la souveraineté populaire qui s’exerce à travers une assemblée élue pour quatre ans. Celle-ci délègue ses pouvoirs à un «Conseil d’État» dont le président exerce les fonctions de chef de l’État. Depuis 1974 jusqu’au lendemain des élections d’octobre 1981, le général Ne Win a cumulé cette fonction et celle de président du parti unique. Depuis le 9 novembre 1981, il n’occupait plus que ce dernier poste, laissant la présidence du Conseil d’État au général San Yu, tout en conservant la réalité du pouvoir.

Sous le régime de 1974, la structure de la Birmanie est unitaire: les Môn, les Chin et les Arakanais se voient bien reconnaître nominalement le statut d’État aux côtés des Karen, des Kayah, des Shan et des Kachin, mais rien ne différencie ces «États» des sept «divisions» entre lesquelles se partage le reste du pays. Le birman est la seule langue officielle. Les minorités ethniques obtiennent certaines garanties, mais la valeur de celles-ci est considérablement atténuée par le fait que l’Assemblée n’est qu’une chambre d’enregistrement. La Constitution de 1974 n’était que la consécration juridique du système établi en 1962 qui supposait les problèmes ethniques résolus et prétendait rechercher le consensus national dans la réalisation d’une société socialiste apportant le développement et la justice.

L’évolution économique et sociale

Dans un premier temps, le régime issu du coup d’État de 1962 a développé un secteur industriel public et déployé des efforts considérables en faveur de l’enseignement et de la santé. Mais ces efforts ont été en grande partie annulés par une gestion déplorable. Le prix du riz, fixé trop bas, a entraîné la stagnation de la production. La population passant de 23 à près de 40 millions entre 1963 et 1985, il en est vite résulté la disparition presque totale du surplus exportable qui, précédemment, fournissait 60 p. 100 des ressources en devises, d’où la restriction des importations et l’arrêt du développement. De multiples pénuries apparurent, et seul prenait son essor un marché parallèle alimenté par la corruption et surtout par le commerce de contrebande taxé au passage par les rébellions qui tenaient les frontières orientales et finançaient ainsi leurs achats d’armes et de munitions...

Le mécontentement de la population urbaine, et en particulier celui des ouvriers qui n’arrivaient plus à s’approvisionner au prix officiel et celui des étudiants souvent privés de débouchés, se manifesta dans la foulée des élections de 1974: grèves ouvrières (en juin) et manifestations d’étudiants (en décembre) à l’occasion des funérailles de U Thant (ancien secrétaire général de l’O.N.U. et naguère protégé de U Nu). Ces mouvements, qui rebondirent en juin 1975, furent brutalement réprimés par le général San Yu, secrétaire général de B.S.P.P., qui assurait l’intérim de la présidence.

À partir de 1976, une légère amélioration parut se dessiner, quand le gouvernement prit conscience de la nécessité d’assurer un minimum de rentabilité pour les entreprises d’État et de relever le prix du riz. Le pays put alors bénéficier des crédits du Club d’aide à la Birmanie (Allemagne fédérale, Australie, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne et surtout Japon), de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement. Le redressement de la production pétrolière permit en 1978 de dégager un surplus exportable de 1 million de barils tout en couvrant les besoins intérieurs.

Ces résultats ont cependant été sans lendemain. Dès 1983, en dépit de l’importance des réserves, la pénurie de produits pétroliers a réapparu et les exportations ont cessé. En revanche, la production de riz, qui était tombée à 7,2 millions de tonnes en 1971-1972, dépassait 15 millions de tonnes en 1986-1987, grâce à l’emploi de semences sélectionnées, ce qui a permis l’exportation de 1,2 million de tonnes. Mais la surproduction à l’échelle mondiale déprimait les prix et, depuis 1985, le riz est passé au deuxième rang des exportations derrière le bois de teck, ces deux produits représentant à eux seuls 77 p. 100 des exportations totales. En 1986, les exportations officielles n’ont pas dépassé 362 millions de dollars, contre 8 829 millions pour la Thaïlande, pays dont les ressources sont comparables. Les achats d’équipements à l’étranger (75 p. 100 des importations officielles en 1983-1984, contre 18 p. 100 pour les matières premières nécessaires à l’industrie et 7 p. 100 pour les produits de consommation) n’étaient possibles que par le recours à l’emprunt; il en résultait un endettement extérieur croissant qui, en 1985, représentait 44,4 p. 100 du P.N.B. En décembre 1986, cette situation a incité la Birmanie à demander à bénéficier du statut accordé aux pays les moins avancés (ceux dont le revenu par tête est inférieur à 200 dollars et dont la production industrielle représente moins de 10 p. 100 du P.N.B.). Elle remplissait malheureusement ces conditions et ne dépassait les normes qu’en matière d’alphabétisation.

Les pénuries, tenant aux méthodes de gestion, ne furent pas corrigées par la réforme de janvier 1987, qui mettait fin au rationnement du riz mais maintenait un prix officiel et laissait le monopole aux coopératives. L’inflation, qui officiellement avait été de 9,2 p. 100 en 1986, était en réalité beaucoup plus élevée. Le 1er septembre 1987, le gouvernement se décida à abolir la réglementation du commerce de neuf produits alimentaires (dont le riz) qui datait de 1966, mais le système fiscal restait dissuasif pour les entrepreneurs privés. En novembre 1985, pour combattre à la fois l’inflation et le marché parallèle, le gouvernement avait démonétisé les billets de 20, 50 et 100 kyats. Il répéta l’opération en septembre 1987 pour les billets de 25, 35 et 75 kyats, mais sans procéder à un échange, ce qui annulait les trois quarts des liquidités. Cette mesure provoqua aussitôt des émeutes d’étudiants à Rangoon et, les deux mois suivants, d’autres manifestations en province.

Les rébellions

La nécessité où le gouvernement birman s’est trouvé depuis 1948 de lutter contre les rébellions communistes et ethniques a constitué pour lui un handicap économique supplémentaire en raison de l’importance des ressources budgétaires consacrées aux dépenses militaires.

L’échec des pourparlers de 1963

Peu après le coup d’État de 1962, le gouvernement avait invité les rebelles des mouvements ethniques et communistes à faire leur reddition. Le 1er avril 1963, il leur avait offert une amnistie valable jusqu’au 1er juillet. Le 11 juin, il fit un pas de plus en proposant d’engager des pourparlers. Mais aucun terrain d’entente ne put être trouvé ni avec les communistes «Drapeau rouge» de Thakin Soe, ni avec le Burmese Communist Party (B.C.P.) «Drapeau blanc» de Thakin Than Tun, pas plus qu’avec les différents mouvements ethniques karen, karenni, shan et kachin. Seule une fraction de la Karen National Defence Organization (K.N.D.O.) sous la direction de Saw Hunter Tha Hmwe accepta (le 12 mars 1964) de se réconcilier avec le régime. Mais les irréductibles de cette K.N.D.O. poursuivirent la lutte sous le commandement du général Bo Mya. Bien plus, le mouvement karen qui s’était divisé dans les années 1950 – une partie s’alliant aux forces Guomindang infiltrées en Birmanie, l’autre (le K.N.U.P.) s’alliant aux communistes birmans – retrouvait une certaine unité en 1967 avec le ralliement à la K.N.D.O. de Mahn Ba Zan, le leader de ce second groupe dissident. La tentative de rétablissement de la paix intérieure avait échoué.

La tentative avortée de U Nu

En 1969, le régime vit apparaître un nouvel adversaire en la personne de U Nu. Libéré en 1967, il avait, à la fin de 1968, vainement recommandé un retour à la démocratie parlementaire. Au mois d’août suivant, il était arrivé en Thaïlande. Il y réapparut en octobre après une tournée en Grande-Bretagne et aux États-Unis au cours de laquelle il avait tenté de réunir des fonds en faveur d’un Parti de la démocratie parlementaire (P.D.P.). En juin 1970, cette formation constitua avec les mouvements karen et môn un Front national uni de libération qui se proposait d’engager la lutte contre le régime en place. Mais les mouvements ethniques aspiraient à un système confédéral comportant le droit de sécession tandis que U Nu et ses partisans birmans restaient fidèles à un système relativement centralisé. Le remplacement de U Nu par Bo Let Ya à la tête du P.D.P., bientôt rebaptisé Parti patriotique du peuple (P.P.P.), et la désignation du Karen Mahn Ba Zan à la présidence du Front n’amenèrent pas une meilleure coordination. En 1972, le raid du P.P.P. dans le delta de l’Irrawaddy fut un échec et, en 1974, la tentative montée par les Karen contre la petite ville de Myawaddy (proche de la frontière thaïlandaise) se solda par un match nul. Tandis que les rebelles ethniques poursuivaient la lutte, U Nu s’en retira dès la fin de 1972, imité peu à peu par ses associés birmans, qui n’avaient d’ailleurs pas su maintenir leur cohésion.

Le Parti communiste birman et les minorités ethniques

De leur côté, les communistes connaissaient d’autres épreuves. Tandis que les «Drapeau rouge» perdaient toute importance après l’arrestation (en 1970) de Thakin Soe, les «Drapeau blanc», qui étaient affaiblis par de graves divisions internes, étaient progressivement éliminés des Pegu Yoma (les collines situées au nord de Rangoon entre l’Irrawaddy et le Sittang). Le premier coup fut porté par une offensive qui se développa dans le courant de 1968 et qui, aggravant la crise interne du B.C.P., déboucha en septembre sur l’assassinat de Thakin Than Tun par un de ses lieutenants. Ces succès eurent pour prolongement en 1969 l’élimination complète du K.N.U.P. (c’est-à-dire du mouvement karen pro-communiste opérant dans le delta). Mais le coup décisif ne fut porté par les forces gouvernementales qu’en mars 1975. Définitivement éliminés des Pegu Yoma, les «Drapeau blanc» n’opérèrent plus désormais qu’à partir de la frontière chinoise où, dès 1968, s’était créé un Commandement du Nord-Est. Si la direction du parti restait birmane, ses forces combattantes furent désormais constituées avant tout par des Kachin et plus encore (à partir de 1972) par des montagnards Wa. À partir de 1976, une partie des rebelles de la Shan State Army, mis en difficulté par les mesures prises contre le trafic de l’opium (dont la taxation leur fournissait un revenu indirect leur permettant de se procurer des armes), tendirent sinon à se rallier au B.C.P., du moins à s’en rapprocher provisoirement, moins pour des raisons idéologiques que pour bénéficier de l’aide militaire de la Chine.

La politique de la Chine à l’égard de la Birmanie a connu d’ailleurs une nette évolution. La coopération économique qui suivit le traité d’amitié et de non-agression de 1960 ne survécut pas aux émeutes dont fut victime en 1967 la communauté chinoise de Rangoon. Il n’est d’ailleurs pas exclu que ces troubles aient été suscités en partie par les provocations des tenants chinois de la révolution culturelle pour créer délibérément une situation permettant à Pékin de soutenir le B.C.P. Ne Win a tenté une réconciliation en reprenant ses visites à Pékin à partir de 1971. Les relations d’État à État se sont effectivement améliorées à partir de 1977, lorsque des dirigeants chinois reprirent le chemin de Rangoon. C’est notamment pour ne fournir aucun prétexte à la Chine que la Birmanie a résolu en 1979 de rompre avec le mouvement des non-alignés (dont elle était un des fondateurs) lorsque celui-ci, sous l’influence de Cuba et du Vietnam, a donné l’impression de pencher du côté soviétique.

De son côté, la Chine, aux prises avec le Vietnam à propos du Cambodge, cherchait à améliorer ses relations avec les autres pays d’Asie du Sud-Est et notamment avec la Birmanie, d’où un ralentissement sensible de son aide au B.C.P. Après l’échec des négociations engagées par celui-ci avec le gouvernement à la fin de 1980, ce dernier ayant jugé ses exigences inacceptables, le B.C.P. allait désormais recourir au trafic de l’opium pour financer sa rébellion et adopter une attitude plus souple à l’égard des mouvements ethniques shan et kachin dont il souhaitait la coopération.

Si le régime institué en 1962 a pu se maintenir en place, c’est en partie en raison de la difficulté d’une alliance entre la rébellion communiste et les rébellions ethniques. Le B.C.P., bien qu’il n’opérât plus depuis 1975 que dans une région peuplée de minorités, restait dirigé par des Birmans et apparaissait à l’égal du gouvernement comme un mouvement partisan d’une centralisation au profit de la majorité birmane et avec lequel, pour les mouvements ethniques, toute coopération était difficile, sinon impossible. Mais, pour une partie de ces derniers, le problème de l’approvisionnement en armes et en munitions jouait dans l’autre sens. Alors que les rébellions karen, karenni (ou kayah) et môn assuraient leur financement – et leur indépendance – par des exportations clandestines et la taxation du commerce de contrebande en provenance de Thaïlande (ce qui leur permettait des achats d’armes dans ce pays), dans le nord de la Birmanie les Kachin se trouvaient dans une situation différente. La Chine constituait pratiquement pour eux la seule source possible de matériel militaire, et cette aide, depuis l’établissement en 1968 du «Commandement du Nord-Est» par le B.C.P., supposait un minimum de coopération avec celui-ci. La Kachin Independence Army (K.I.A.) s’était divisée en deux camps sur cette question, mais les données du problème expliquent que la fraction acceptant une coopération soit devenue majoritaire. Sous la direction de Brang Seng, ancien principal de la Kachin Baptist High School de Myitkyina, elle signa en mars 1976 avec le B.C.P. un accord de coopération qui avait une portée idéologique pour les communistes, mais seulement tactique pour les Kachin. Le 10 octobre 1980, un nouvel accord précisera d’ailleurs que cette alliance était forgée sur la base du «respect mutuel», ce qui, en matière d’armement, se traduira par des fournitures chinoises directes aux Kachin en échange de leurs exportations de contrebande et permettra dès 1981 la réunification du mouvement kachin au profit de la tendance Brang Seng.

Entre les Karen et les Kachin, la Shan State Army (S.S.A.), qui avait réussi à se constituer dans les années 1960 à partir de différents groupes rebelles shan, subsistait en grande partie grâce à la taxation du trafic de l’opium passant sur son territoire. Vers le milieu des années 1970, elle se trouva dans une situation difficile lorsque le gouvernement, à la suite d’un accord passé en mai 1973 avec les États-Unis (qui lui fournissaient notamment des hélicoptères), entreprit une campagne contre la culture du pavot (qui était le fait non pas des Shan mais des montagnards) mais aussi contre les nationalistes shan qui en profitaient indirectement. Cette situation incita en 1976 une partie de la S.S.A. (celle opérant dans le nord de l’État shan) à se rapprocher du B.C.P. afin de bénéficier des fournitures d’armes chinoises.

Le National Democratic Front et ses problèmes

Cette scission au sein des Shan et le risque de voir progresser vers le Sud l’influence d’un Parti communiste qui, à l’époque, était aussi peu respectueux des droits des minorités que l’était le gouvernement de Rangoon ont provoqué par contrecoup la formation, en avril 1976, d’un National Democratic Front (N.D.F.) regroupant autour du mouvement karen l’ensemble des rébellions ethniques, y compris la fraction de la K.I.A. hostile à la coopération avec le B.C.P. mais à l’exception, à cette époque, des Môn et des Chin qui allaient rejoindre le N.D.F. ultérieurement.

Ce N.D.F. allait tenter de s’organiser avec la formation d’un présidium central de 16 membres désignés pour quatre ans tenant des réunions annuelles et chargé d’élire le président du Front (à partir de juillet 1976, Bo Mya qui avait remplacé Mahn Ba Zan à la tête de la K.N.U.). En mai 1980, la décision fut prise de constituer un secrétariat permanent. Il faut cependant attendre 1982 pour que les organisations membres du N.D.F. se mettent d’accord sur leur objectif ultime: renonciation à la sécession et formation d’une union fédérale dans laquelle les Birmans ne seraient qu’un des États constitutifs et ne pourraient imposer leur langue aux autres populations.

Parallèlement, la question des minorités ethniques s’élargissait avec la réapparition dans l’Arakan du problème des musulmans d’origine bengali qui, de 1948 à 1954, avaient déjà été en rébellion contre le gouvernement. Le droit de ces Rohingyas à la citoyenneté birmane ayant été remis en question en 1978 à l’occasion d’un recensement, 200 000 d’entre eux se réfugièrent au Bangladesh. À la suite d’un accord entre Rangoon et Dhaka, la plupart ont fini par revenir en Birmanie mais le problème n’était pas réglé pour autant. La loi sur la citoyenneté élaborée en 1981 distinguant parmi les non-Birmans entre les ethnies indigènes «nationales» (Chin, Kachin, Shan, Kayah, Karen, Môn, Arakanais) et celles immigrées après 1824 (début de la première guerre anglo-birmane qui avait eu pour conséquence l’annexion de l’Arakan), on vit apparaître en 1982 chez les réfugiés rohingyas restés au Bangladesh une Rohingya Solidarity Organization (R.S.O.), avec pour objectif l’indépendance du nord-ouest de l’Arakan, peuplé en majorité de descendants des immigrés bengalis d’après 1826.

Dans l’immédiat, le problème le plus ardu du N.D.F. était celui de la coordination militaire entre des mouvements dont les théâtres d’opérations s’échelonnent du nord au sud sur 1 500 km. L’armée birmane s’est efforcée de mettre cette situation à profit.

En 1983, la K.N.U., qui constituait le noyau central du N.D.F., a fait la preuve de sa vitalité en résistant à l’offensive birmane de janvier contre ses bastions de la frontière thaïlandaise (établis dans les boucles de la rivière Moei) et en lançant en février jusque dans les Pegu Yoma un raid de commando avec plusieurs centaines d’hommes. L’armée birmane a réagi en intensifiant ses efforts contre les Karen à partir de la fin de décembre, utilisant les hélicoptères fournis par les États-Unis pour amener à pied d’œuvre artillerie et munitions et exerçant désormais une pression continue alors que, précédemment, les offensives s’arrêtaient à la saison des pluies. La pression birmane a contraint 18 000 civils karen à se réfugier en Thaïlande et surtout a réduit à peu de chose le trafic de contrebande dont la taxation permettait au mouvement karen de survivre, la dernière «porte» encore contrôlée par les Karen étant celle de la Passe des Trois Pagodes située à l’extrême sud de leur dispositif et qu’ils partageaient avec les Môn. Les Karen se trouvant dans une situation de plus en plus difficile, la direction du N.D.F. passait en fait, à partir de 1986, entre les mains des Kachin, qui avaient réussi à établir des relations d’égal à égal avec le B.C.P. et à bénéficier d’une aide chinoise directe.

Ce déplacement du centre de gravité du N.D.F. avait été facilité par les décisions du IIIe congrès du B.C.P. (9 sept.-2 oct. 1985), qui, faisant un pas de plus vers l’établissement de relations d’égalité avec les mouvements ethniques, optait expressément pour une collaboration avec les groupes non communistes contre l’adversaire commun. Cette attitude, aboutissement d’une évolution amorcée en 1980, a permis en mars 1986 à une délégation du N.D.F., comprenant un représentant des Karen mais au sein de laquelle la K.I.A de Brang Seng jouait un rôle prépondérant, de conclure avec le B.C.P. un accord de coopération. Après le retour de cette délégation à la base karen de Manerplaw (mai 1986), le mouvement karen, sans quitter le N.D.F., a toutefois refusé la coopération avec les communistes, à l’égard desquels il conservait la même méfiance et dont il réprouvait le recours au trafic de l’opium comme moyen de financement (août 1986). Le Congrès du N.D.F. qui s’est tenu à Manerplaw du 25 mai au 23 juin 1987 a donc vu s’affronter les points de vue de la K.I.A. et de la K.N.U. Il a abouti à une solution de compromis avec l’élection à la tête du N.D.F. (en remplacement de Bo Mya) du leader karenni Saw Maw Reh, président du Karenni National Progressive Party (K.N.P.P.). En fait, le mouvement kachin semblait avoir acquis une influence prépondérante, et c’est en qualité de vice-président du N.D.F. que Brang Seng fit, dès le mois d’octobre 1987, une tournée à l’étranger dans l’espoir d’obtenir une aide contre le gouvernement.

Sur l’échiquier politico-militaire de la Birmanie, une autre force existe, constituée autour de Khun Sa (alias Shan Shi-fu), un Sino-Shan qui, après avoir commandé avant 1958 l’armée privée d’un Sawbwa, avait de 1965 à 1969, tout en se livrant au trafic de l’opium, constitué une milice au service du gouvernement puis s’était établi à son compte à la tête de la Shan United Army (S.U.A.). Il s’est rapproché, en mars 1985, d’un autre aventurier du nom de Mo Heing (alias Korn Jerng). Après avoir appartenu à la S.S.A., celui-ci avait formé en 1969 sa propre organisation, la Shan United Revolutionary Army (S.U.R.A.) qui, en 1982, avait fusionné avec un fragment de la S.S.A. et pris le nom de Tai Revolutionary Army (T.R.A.). Le rapprochement de la S.U.A. et de la T.R.A. donna naissance à la Muang Thai Army, commandée par Khun Sa, et au United Shan State Council, présidé par son oncle Khun Saeng puis par Mo Heing qui, après sa mort en juillet 1991, sera remplacé par Khun Sa lui-même. Sous l’apparence d’un mouvement nationaliste shan, il s’agit en réalité d’une organisation du trafic de l’opium et de l’héroïne que le N.D.F. a toujours refusé d’intégrer dans son sein.

Le 12 mars 1988, le N.D.F. a tenu une conférence de presse à la Passe des Trois Pagodes (en l’absence de tout représentant des Karen). Brang Seng, qui la veille avait reconnu la difficulté de la coopération avec les communistes, a révélé à cette occasion que quatre ambassades asiatiques à Rangoon avaient accepté de transmettre au gouvernement birman une lettre du N.D.F. proposant le rétablissement de la paix intérieure sur la base de l’adoption d’un régime démocratique authentiquement fédéral et admettant une pluralité de partis.

Il paraissait improbable qu’une telle offre fût acceptée: le gouvernement, fort des crédits occidentaux et japonais, s’en tenait à la structure unitaire qu’il avait imposée au pays en 1962 et entendait plus que jamais réduire les rébellions par la force.

La crise birmane de 1988

La nouvelle situation politique

Si la situation allait évoluer, c’était du fait des étudiants birmans. À la suite d’une rixe survenue le 12 mars où l’un d’eux avait été blessé et dont le responsable était resté impuni, les élèves de l’Institut de technologie de Rangoon se heurtèrent à la police qui blessa mortellement trois d’entre eux. Le 16, une manifestation d’une ampleur accrue fut réprimée par les forces de l’ordre, qui firent des dizaines de morts. Le 17, celles-ci envahirent le campus de l’université et arrêtèrent un millier d’étudiants, dont quarante et un moururent étouffés dans un fourgon cellulaire. En juin, ces manifestations reprirent tant à Rangoon qu’en province, les étudiants se bornant à réclamer l’identité du meurtrier de leur camarade, un bilan des victimes, la libération des personnes arrêtées, le droit de former un syndicat et la réintroduction des billets démonétisés. Le gouvernement répondit par une nouvelle répression (une centaine de morts à Rangoon le 21 juin) et en imposant partout le couvre-feu. En juillet, il se décida à jeter du lest, libérant les personnes arrêtées et annonçant pour le 23 la convocation d’un congrès extraordinaire du parti, chargé de discuter des réformes économiques.

La nouveauté de la situation politique tenait à trois facteurs. D’abord, les étudiants, pour la première fois, avaient su se doter d’une organisation difficilement pénétrable par la police. Ensuite, ils bénéficiaient de plus en plus du soutien de l’ensemble de la population, l’exemple étant donné par les moines bouddhistes qui apportaient ainsi leur caution morale. Enfin, ils avaient maintenant un allié politique en la personne du général Aung Gyi, numéro deux du régime en 1962, qui s’en était séparé en 1963 à propos de l’option socialiste et avait passé plusieurs années en prison. De mars à juin 1988, il avait adressé à Ne Win une série de lettres ouvertes, donnant d’abord en exemple les réformes économiques opérées en Chine et en U.R.S.S. et finissant dans sa dernière lettre par condamner les atrocités tout en invitant Ne Win à se retirer.

Les trois étapes de la crise

À partir de la réunion, le 23 juillet, du congrès extraordinaire du B.S.P.P., les événements prennent un tour torrentiel qui peut se résumer en trois phases.

Le congrès se solde par la reconnaissance de la faillite économique du régime et la proposition de désengagement de l’État au profit de l’entreprise privée, tandis que l’offre de Ne Win de démissionner de son poste de président du parti est acceptée. Mais sa suggestion de procéder à un référendum sur l’abandon du système du parti unique (ce qui ne constituait sans doute qu’une feinte) est repoussée et la nouvelle équipe mise en place les 26 et 27 juillet est dirigée par un représentant de la tendance la plus dure, le général Sein Lwin, ancien secrétaire général du parti et principal responsable de la répression, qui est élu à la fois président du parti et président du Conseil d’État. Un mouvement de protestation des étudiants (encore stimulé par l’arrestation de plusieurs opposants dont le général Aung Gyi) se développe aussitôt. D’abord limité à des manifestations, tant à Rangoon qu’en province, il prend une ampleur nationale avec le déclenchement, le 8 août, d’une grève générale. Les 9 et 10 août, la répression fait 200 morts, dont la moitié à Rangoon. Le 12 août, toutefois, le régime jette une fois de plus du lest et le comité central du B.S.P.P. autorise Sein Lwin à démissionner. Les étudiants qui se savent maintenant soutenus par la classe moyenne et la classe ouvrière ont toutefois fait connaître, dès le 6 août, leurs objectifs, dont la dissolution du parti unique et la formation d’un gouvernement intérimaire préparant l’établissement d’une démocratie pluraliste: ils ne peuvent donc plus se satisfaire d’un simple changement de personne.

Le 19 août, Sein Lwin est remplacé dans ses deux fonctions par un civil, le Dr Maung Maung. Mais celui-ci est encore un homme de Ne Win (sur lequel il a écrit naguère un ouvrage hagiographique) et le principal rédacteur de la Constitution de 1974. En fait de réformes politiques, il se borne à proposer la réunion d’une commission d’enquête pour «évaluer la situation» et «déterminer les désirs authentiques du peuple». La réaction des étudiants est triple: nouvel appel à la grève générale, effective à partir du 22 août, première tentative de prise de contact avec les rébellions ethniques et, enfin, les 23 et 24 août, manifestations d’ampleur croissante. Dès la soirée du 24, Maung Maung s’engage sur la voie des concessions: il libère plusieurs opposants, dont Aung Gyi, et annonce qu’un projet de référendum sur l’abandon du système du parti unique doit être examiné par le Congrès et par le Parlement. Mais la grève générale paralyse le gouvernement, et les manifestants réclament le remplacement de Maung Maung par un gouvernement provisoire chargé d’organiser des élections pluralistes sans référendum préalable. Cette revendication semble réaliste dans la mesure où apparaît maintenant un personnel politique de remplacement. À Aung Gyi se sont ajoutés en effet la fille de Aung San (le leader nationaliste des années 1942-1947), Mme Aung San Suu Kyi, et le général Tin U qui, après avoir désapprouvé la répression de 1974-1975, avait été démis de ses fonctions en 1976 et condamné l’année suivante à sept ans de prison pour avoir été mêlé à un complot. Tandis que, le 26 août, la répression d’une révolte dans la prison d’Insein (où s’entassent 10 000 prisonniers tant politiques que de droit commun) fait 1 000 morts (dont 300 étudiants si l’on en croit un témoignage ultérieur), le 29, U Nu, qui a quatre-vingt-un ans, inspire la formation d’un parti d’opposition, la Ligue pour la démocratie et la paix. Le 2 septembre, un «comité de supervision du mouvement étudiant» invite le pouvoir à céder la place à un gouvernement intérimaire formé par cette ligue ou à faire face, à partir du 8, à une grève générale illimitée (qui en fait n’avait pas cessé). Le 9, U Nu forme lui-même ce gouvernement mais sans avoir consulté ceux qu’il y désigne. Il n’est pas suivi par Tin U, qui démissionne de la Ligue à laquelle il avait d’abord adhéré. Le 10, Maung Maung annonce des élections libres dans les trois mois. Mais les trois principaux leaders de l’opposition réclament la formation préalable d’un gouvernement intérimaire sans lequel la liberté des élections leur paraît illusoire, d’autant plus qu’ils ont le sentiment que l’opposition a besoin de temps pour s’organiser. Le 16, tout en donnant aux fonctionnaires le choix entre la reprise du travail et la révocation, Maung Maung fait une ultime concession: le personnel de l’armée et de l’administration ne fait plus partie du B.S.P.P. Le lendemain, à Rangoon, les étudiants et les bonzes répondent en occupant le ministère du Commerce.

Alors que les négociations entre le gouvernement et l’opposition sur la composition d’un gouvernement intérimaire paraissaient sur le point d’aboutir, l’armée, qui semblait résignée à la liquidation progressive du régime mais se préparait depuis quelque temps à intervenir, reprit soudainement les choses en main. Le 18 septembre, agissant sans doute sur l’impulsion de Ne Win toujours dans la coulisse, et en tout cas avec son accord, le général Saw Maung, chef d’état-major des forces armées depuis 1985 et ministre de la Défense sous Sein Lwin et Maung Maung, fit un coup d’État. Maung Maung était écarté et la Constitution de 1974 abrogée et remplacée par un régime provisoire, celui du S.L.O.R.C. (State Law and Order Restoration Committee), une junte militaire qui proclama l’état de siège. Les manifestations qui suivirent (du 19 au 21 septembre) provoquèrent une fois de plus une répression sanglante.

Des élections paradoxales

Le S.L.O.R.C. promettait cependant des élections et autorisait la création de partis politiques qu’il invitait à s’inscrire auprès d’une commission électorale. Le 26, l’ancien B.S.P.P. prenait le nom de National Unity Party (N.U.P.), signifiant ainsi que, s’il renonçait au socialisme, il restait fidèle à son souci antérieur de maintenir une structure constitutionnelle unitaire. C’était cependant la National League for Democracy (N.L.D.) fondée le 27 par les généraux Aung Gyi et Tin Oo et Mme Aung San Suu Kyi qui obtenait le plus grand nombre d’adhésions. Ce parti se scindait toutefois le 28 novembre entre l’Union National Democracy Party (U.N.D.P.) fondé par Aung Gyi (sous prétexte que 8 des 14 membres dirigeants groupés autour d’Aung San Suu Kyi auraient été d’anciens communistes) et le reste du N.L.D. présidé à partir du 10 décembre par Tin U avec Aung San Suu Kyi comme secrétaire générale. En fait, à la fin de février 1989, pas moins de 233 partis s’étaient créés dont beaucoup n’étaient que des groupes de discussion; il n’en subsistera en définitive que 91. De tous ces partis, le N.L.D. était le plus dynamique grâce à l’activité d’Aung San Suu Kyi qui, au cours de ses tournées dans le pays, se heurta partout aux tentatives d’obstruction de l’armée. Le 31 mai 1989, une loi électorale fut promulguée dont une clause visait directement à l’écarter du scrutin en invoquant son mariage avec un universitaire britannique.

Après de nouvelles manifestations à la fin de juin et une série d’arrestations, un nouveau règlement de la loi martiale institua le 18 juillet des tribunaux militaires pouvant prononcer la peine de mort et devant lesquels rien n’était prévu pour la défense. Le 19, Aung San Suu Kyi et Tin U étaient placés en résidence forcée à leur domicile et, le 22 septembre, Tin U était condamné à trois ans de travaux forcés pour avoir incité l’armée, en 1988, à soutenir le mouvement démocratique. Dès le mois d’août, on comptait 6 000 prisonniers politiques, tous soumis systématiquement à la torture et à des conditions de détention atroces.

Les élections eurent paradoxalement lieu comme prévu, le 27 mai 1990, dans des conditions de liberté qui permirent au N.L.D. de récolter 80 p. 100 des voix et des sièges. Le N.U.P. et le U.N.D.P. de Aung Gyi étaient balayés, Aung Gyi lui-même étant battu par un candidat N.L.D. Mais pour le S.L.O.R.C. ce scrutin devait seulement déboucher sur la réunion d’une constituante, la junte militaire restant en place. Le N.L.D., au contraire, réuni en congrès les 28 et 29 juillet, affirmait que les électeurs avaient désigné un parlement à qui le pouvoir devait être transmis d’emblée sous le régime d’une Constitution provisoire que le parti vainqueur avait d’ores et déjà rédigée par amendement du texte de 1947. Dès le 27, le S.L.O.R.C., par son ordre 1/90, avait à la fois maintenu et précisé sa position: le gouvernement avait l’intention de réunir une Convention nationale composée de représentants de tous les partis (ce qui revenait à ignorer le résultat des élections) et chargée d’établir avec son accord les «lignes directrices» que l’assemblée élue aurait à suivre dans la rédaction du nouveau texte. L’impasse était donc totale.

Comme en 1962, le différend portait en réalité sur le contenu de la Constitution. Tandis que le S.L.O.R.C. s’en tenait apparemment à une structure unitaire centralisée (et à un processus d’élaboration permettant d’imposer son point de vue), l’opposition démocratique s’orientait vers l’adoption d’une structure fédérale; cela traduisait la conjonction qui, pour la première fois, tendait à s’opérer entre l’aspiration de la majorité birmane à la démocratie et l’aspiration des minorités ethniques à un fédéralisme véritable.

Cette convergence s’opérait à deux niveaux. D’une part, la chasse à l’homme qui avait suivi le coup d’État du 18 septembre 1988 avait amené des milliers d’étudiants birmans à rejoindre les camps de la rébellion ethnique sur la frontière thaïlandaise. D’où la formation en novembre 1988 d’une Democratic Alliance of Burma (D.A.B.) rassemblant les mouvements ethniques du N.D.F., les étudiants réunis en un All Burma Student Democratic Front (A.B.S.D.F.) et un certain nombre d’associations de Birmans de l’étranger. Le 11 juin 1990, les représentants de la D.A.B. réunis au Q.G. karen de Manerplaw, proche de la frontière thaïlandaise, se prononçaient pour une Union fédérale démocratique dans laquelle un État de Birmanie serait placé sur le même plan que chacune des principales minorités ethniques. D’autre part, une convergence semblable s’opérait au même moment à Rangoon sous la forme d’une alliance entre le N.L.D. et le parti qui venait au second rang (10 p. 100 des voix), la United Nationalities League for Democracy (U.N.L.D.), coalition de 19 partis ethniques qui, le 11 février 1990, s’étaient prononcés eux aussi pour une Birmanie fédérale. Mais le S.L.O.R.C. était bien résolu à empêcher cette conception de triompher.

La démocratie bafouée

Le N.L.D. donna d’abord l’impression d’accepter l’affrontement. Obéissant à ses consignes, 5 000 étudiants et moines manifestaient le 8 août 1990 à Mandalay pour commémorer la grève de 1988. La police ouvrit le feu et fit quatre morts, dont deux moines. Le 30, la direction intérimaire du parti, sur la suggestion de la section de Mandalay, annonça qu’elle convoquerait le parlement en octobre si le S.L.O.R.C. ne l’avait pas fait en septembre. Ce dernier réagit, le 6 septembre, avec l’arrestation du président et du secrétaire général par intérim du N.L.D. et de quatre leaders locaux du parti à Mandalay, où une nouvelle manifestation avait lieu le 9. Le 18, 89 prisonniers politiques de la prison d’Insein entamèrent une grève de la faim pour réclamer le transfert du pouvoir. Le 25, les forces de sécurité firent irruption dans la prison et se livrèrent à un nouveau massacre. Rendue prudente, la direction collégiale du N.L.D., en place depuis le 8 septembre, adressa le 28 au S.L.O.R.C. une lettre demandant l’ouverture d’un dialogue. Cette lettre resta sans réponse.

La résistance au S.L.O.R.C. passa alors entre les mains des moines bouddhistes de Mandalay, qui, pour protester contre la fusillade du 8 août, pratiquèrent à l’égard des forces armées une forme d’excommunication, mouvement qui s’étendit bientôt à Rangoon. Dans le courant d’octobre, 120 des députés N.L.D. élus le 27 mai se réunirent clandestinement dans un temple de Mandalay et décidèrent de convoquer le parlement dans un monastère ou dans une ambassade étrangère pour former un contre-gouvernement qui demanderait la reconnaissance internationale. Parallèlement, ils résolurent aussi de former un gouvernement provisoire dans la jungle avec l’aide des guérillas ethniques. Le S.L.O.R.C., averti, donna l’ordre à l’armée d’envahir les monastères de Mandalay (le 22) puis le siège du N.L.D. à Rangoon (le 23): 48 membres actifs du N.L.D. furent arrêtés, parmi lesquels on comptait 40 députés et 12 membres dirigeants, dont 4 membres du comité central.

Le seul projet du N.L.D. qui se réalisera sera la formation le 18 décembre, à Manerplaw, Q.G. commun de la K.N.U., du N.D.F. et de la D.A.B., d’un «gouvernement de coalition nationale de l’union de Birmanie» (N.C.G.U.B.) avec à sa tête Sein Win, cousin germain de Aung San Suu Kyi, et 7 autres ministres dont 6 membres du N.L.D.

À Rangoon, le 26 octobre, un des derniers dirigeants du parti encore en liberté avait ratifié au nom du N.L.D. l’ordre 1/90 du 27 juillet et, le 19 décembre, ce qui restait du N.L.D. légal annonçait que les membres du gouvernement parallèle avaient cessé d’appartenir au parti. Le S.L.O.R.C. maintiendra sa pression sur celui-ci jusqu’à ce que le comité exécutif central fonctionnant sous sa coupe exclue officiellement de son sein le général Tin U et Aung San Suu Kyi (23 avril 1991).

En août 1991, on apprenait toutefois que 350 membres du N.L.D., dont 50 députés élus, avaient rejoint les minorités sur la frontière thaïlandaise. Dès la fin de février, une structure d’accueil présidée par Sein Win avait été créée à leur intention sous le nom de Comité central d’organisation. Dans l’intervalle, à l’intérieur du pays, les médias officiels de Rangoon avaient continué de faire état de l’arrestation de nombreux membres du N.L.D. accusés d’être en relation avec les guérillas ou le N.C.G.U.B., ou encore d’avoir tenu des propos hostiles au S.L.O.R.C. L’opposition au régime se maintenait donc, l’exemple étant donné par Aung San Suu Kyi à qui la junte avait proposé en avril de rejoindre sa famille à l’étranger, ce qu’elle avait accepté pourvu que les prisonniers politiques fussent libérés et que le pouvoir fût transféré à un gouvernement civil, conditions qu’elle savait inacceptables. Ce courage moral allait être récompensé, le 14 octobre 1991, par le prix Nobel de la paix et allait recevoir, les 11 et 12 décembre, le soutien des étudiants birmans dont les manifestations provoquèrent de nouvelles arrestations et la fermeture des universités qui avaient été réouvertes le 15 mai.

La poursuite de la résistance armée

La résistance au S.L.O.R.C. se poursuivait aussi aux frontières, mais dans des conditions toujours plus difficiles.

En 1989, la rébellion de la minorité chinoise du Kokang contre le Parti communiste birman (en mars) et surtout celle des Wa (en avril) qui reconduisirent à la frontière chinoise les dirigeants birmans du B.C.P. (ce qui entraîna pratiquement sa disparition) avaient soulevé dans les rangs de la D.A.B. l’espoir d’obtenir un renfort. Mais celle-ci était elle-même trop faible pour aider les Wa qui, à l’exemple de leurs voisins du Kokang, finirent en 1990 par traiter avec le S.L.O.R.C.

Au cours de l’année 1990, une douzaine de camps karen et môn proches de la frontière thaïlandaise étaient tombés sous les coups d’une offensive de l’armée birmane. À partir de mars 1991, celle-ci tenta de s’emparer de Manerplaw, «capitale» de la rébellion. Mais les Karen opposèrent une résistance acharnée, réoccupèrent en septembre un camp perdu l’année précédente et réussirent même, en octobre, à s’infiltrer temporairement dans le delta de l’Irrawaddy d’où la rébellion karen avait été éliminée depuis 1969.

Dans le courant de 1991, le S.L.O.R.C. a tenté d’engager des pourparlers avec chacun des différents mouvements de rébellion ethniques, mais les plus importants d’entre eux refusèrent de discuter séparément et réclamèrent une négociation avec l’ensemble du N.D.F. et de la D.A.B. accompagnée d’un cessez-le-feu concernant la totalité du pays. Les tentatives du S.L.O.R.C. n’aboutirent qu’auprès de mouvements d’importance négligeable tels que la Pao National Army et le Palaung State Liberation Party, qui feront leur reddition en avril et en mai 1991, bientôt imités par le Shan State Progressive Party puis, le 27 février 1992, par le Kayan National Group (les 80 rebelles padaung).

L’armée birmane, dont l’effectif est passé de 200 000 hommes en 1988 à 300 000 en 1992 grâce à des achats d’armes à l’étranger, a entrepris contre les Karen à la fin de décembre 1991, c’est-à-dire au début de la nouvelle saison sèche, l’offensive la plus massive qu’elle ait lancée en plus de quarante ans de guerre. Celle-ci s’est développée tout au long de la zone tenue par les Karen à proximité de la frontière thaïlandaise depuis la localité d’Azin, au sud (à mi-chemin de la Passe des Trois Pagodes et de Myawaddy), jusqu’à Manerplaw (220 km plus au nord), Q.G. commun de la K.N.U., de la D.A.B. et du N.C.G.U.B. et principale base de la résistance au S.L.O.R.C., en passant par le bastion karen de Kawmoorah, établi dans une boucle de la rivière Moei, qui forme la frontière avec la Thaïlande. Pour mener cette offensive, l’armée birmane disposait d’une importante artillerie et de chasseurs bombardiers à réaction achetés en Chine. Elle a fait un large usage de civils réquisitionnés par milliers lors de rafles dans les villes et les villages pour servir de porteurs et d’au moins 6 000 prisonniers de droit commun, qui furent poussés dans les champs de mines pour ouvrir la voie à l’infanterie.

Azin fut occupée le 14 janvier par les gouvernementaux, qui l’abandonnèrent ensuite, après l’avoir détruite en grande partie. La base karen de Ye Gyaw tomba le 4 février, et sa garnison se replia sur Kawmoorah, située 10 km plus au sud. Une autre offensive fut engagée dans le nord de l’État shan contre des éléments de la Muang Tai Army de Khun Sa. Mais, en dépit de ses efforts, l’armée birmane ne parvint pas à s’emparer de Kawmoorah ni de Manerplaw, qu’elle avait reçu l’ordre de faire tomber avant le 27 mars, «jour des Forces armées». Ayant perdu l’espoir de s’en emparer avant la saison des pluies, elle annonça le 28 avril qu’elle suspendait l’offensive «dans l’intérêt de l’unité nationale» et leva effectivement dans les jours suivants le siège des deux bases. Les combats contre la K.N.U. reprendront le 25 juillet et atteindront une nouvelle intensité à la fin d’août dans la région de Pha Paun, lieu de naissance du leader karen Bo Mya.

Sur la frontière occidentale de la Birmanie, les persécutions avaient repris contre les Rohingyas à partir de la fin de 1990, à la suite du soutien électoral qu’ils avaient apporté au N.L.D. et de l’apparition d’une nouvelle organisation de résistance, l’Arakan Rohingya Islamic Front (A.R.I.F.) qui, à la différence de la R.S.O., acceptera au début de mai 1991 les objectifs fédéralistes de la D.A.B. Ces persécutions (incendie des maisons, viols systématiques, réquisitions des jeunes gens dans des camps de travail forcé, destruction des cimetières musulmans offerts comme terrains à bâtir aux populations bouddhistes, transformation de mosquées en casernes) constituaient en même temps une tentative pour flatter le sentiment national des autres ethnies de Birmanie et les détourner ainsi de leur opposition au S.L.O.R.C. Elles entraînèrent, à partir d’avril 1991, un nouvel exode vers le Bangladesh, où, en mai 1992, le nombre de réfugiés atteindra plus de 250 000, contraignant Dhaka à faire appel à l’aide internationale.

Le 21 décembre 1991, les forces birmanes, à la poursuite de guérillas rohingyas, s’attaquèrent à un poste frontière du pays voisin, ce qui entraîna la mise en état d’alerte des forces armées du Bangladesh, tandis que la concentration des forces birmanes sur la frontière atteindra 75 000 hommes à la mi-janvier. Les discussions qui s’engagèrent entre les deux pays portèrent bientôt sur le retour des réfugiés en Birmanie. Mais, à la différence de 1979, aucun consensus ne put être atteint, Rangoon refusant que le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés pût s’assurer de leur sécurité une fois rentrés, ce qui rendait impossible l’application du principe d’un rapatriement volontaire.

Les relations de la Birmanie avec le monde extérieur

En dépit de son mépris pour la démocratie et les droits de l’homme en général, le S.L.O.R.C. n’est que partiellement isolé. À la suite du coup d’État de septembre 1988, la C.E.E. et les États-Unis ont mis fin à toute aide à la Birmanie, mais Washington ne fait pas obstacle aux investissements privés américains et, en juin 1991, la France a accordé à Rangoon une remise de toutes ses dettes contractées depuis 1976. Le 22 juillet, les États-Unis ont toutefois résolu de ne pas renouveler un accord garantissant à la Birmanie un quota d’importation de textiles et, le 29, les gouvernements de la C.E.E. ont décidé à son égard un embargo sur les ventes d’armes. Mais les uns comme les autres n’ont pas réussi à persuader le Japon ni les pays de l’A.S.E.A.N. (Association of South East Asian Nations) d’exercer des pressions sur Rangoon. Le Japon, principal donneur d’aide à la Birmanie, l’avait suspendue après septembre 1988 mais l’a reprise en 1989 pour les programmes en cours et, en 1990 et 1991, a accordé des remises de dettes égales aux remboursements birmans qui ont pu servir ainsi à financer des importations.

Deux des voisins de la Birmanie ont à l’égard du S.L.O.R.C. une attitude encore plus favorable. La Thaïlande a incité ses partenaires de l’A.S.E.A.N. à adopter à l’égard de Rangoon une politique d’«engagement constructif» et s’efforce avec une efficacité croissante d’intercepter le trafic d’armes qui, depuis la frontière cambodgienne, alimente la résistance des Karen. Pour pallier l’épuisement de ses propres ressources, elle encourage la signature d’accords de pêche et d’exploitation forestière avec le gouvernement de Rangoon, qui peut disposer ainsi d’un complément de devises pour l’achat d’armements à l’étranger. Depuis la visite à Pékin, en octobre 1989, d’une mission militaire birmane, la Chine est le principal fournisseur d’armes du S.L.O.R.C., qui a passé avec elle un contrat d’achat de matériel militaire de 1 million de dollars. Un second contrat a été signé, en août 1991, lors d’une visite de Saw Maung à Pékin.

L’évolution du régime

La crainte de voir cet environnement international relativement favorable se détériorer du fait de la crise ouverte dans ses relations avec le Bangladesh par l’exode des Rohingyas – les pays musulmans de l’A.S.E.A.N. (Malaysia et Indonésie) manifestant une certaine réprobation – a peut-être joué un rôle dans le souci du S.L.O.R.C., à partir du 23 avril 1992, d’améliorer son «image».

En réalité la détérioration de l’état de santé physique et mentale du général Saw Maung imposait de toute façon son remplacement par le vice-président du S.L.O.R.C., le général Than Shwe. La déclaration officielle du 24 avril a cependant annoncé la libération des prisonniers politiques, à l’exception de ceux «susceptibles de mettre en danger la sécurité de l’État» (c’est-à-dire de Mme Aung San Suu Kyi, de Tin U et d’au moins 1 500 autres), l’ouverture d’un dialogue avec les «leaders des partis politiques d’opposition» (ce qui excluait en fait les opposants véritables maintenus en prison, passés à la clandestinité ou ayant rejoint les guérillas ethniques) et la convocation dans les six mois d’une «Convention nationale» désignée par le S.L.O.R.C. et chargée d’élaborer sous son contrôle les grandes lignes de la future Constitution. Tout ce processus, amorcé effectivement par des réunions tenues les 23 et 30 juin et le 10 juillet, ne faisait que reprendre celui qui avait été défini le 27 juillet 1990 et que seuls avaient fini par accepter ceux des élus N.L.D. qui n’avaient pu échapper au contrôle du gouvernement. Il a été repoussé une fois de plus par le N.C.G.U.B., qui, dès le 11 mai 1992, a réclamé comme condition de la réunion d’une convention véritable la libération de tous les prisonniers politiques, la levée de la loi martiale, la garantie des droits de l’homme, la reconnaissance des résultats des élections de 1990 et l’ouverture d’un véritable dialogue avec l’opposition et les minorités ethniques insurgées.

Faute de pression internationale suffisante (en 1990-1991, les 620 millions de dollars d’investissements étrangers ont dépassé les 560 millions du déficit du commerce extérieur) et en dépit d’une situation économique difficile (les dépenses militaires étant financées par le déficit budgétaire et par une inflation croissante), il y avait peu de chances que le S.L.O.R.C. prêtât l’oreille à ces exigences. En août 1992, il poursuivait ses projets constitutionnels en cherchant à s’appuyer sur les ethnies d’importance mineure imbriquées au milieu des minorités ethniques principales, par rapport auxquelles elles sont elles-mêmes en situation minoritaire. Mais, faute d’avoir le soutien de la majorité birmane, l’autorité du S.L.O.R.C. ne repose en dernière analyse que sur la force.

4. Arts et archéologie

La Birmanie est un des pôles de l’Asie du Sud-Est, mais son rôle est parfois sous-estimé. C’est particulièrement vrai pour son art qui, à Pagan par exemple, rivalise avec ceux d’Angkor ou de Java, et fut l’expression la plus achevée de la tradition bouddhique des Thera. Dans ses riches plaines fluviales – les monts qui les encerclent ont surtout été infestés de tribus guerrières toujours tentées de les envahir –, elle a nourri deux grands ensembles, d’abord rivaux, mais qui finiront par se fondre au XIe siècle en une nation birmane. Les Pyu, installés bien avant notre ère dans la vallée de l’Irrawaddy, de Tagaung à Prome, et aussi en Arakan, constituent l’échelon avancé des peuples de langues tibéto-birmanes. Les M 拏n, au long du Sittang et de la Salouen, jusqu’à Mergui et Tavoy, forment l’aile occidentale du peuple dominant dans le bassin du Ménam, leurs cousins germains, les Khmers, peuplant à l’est la vallée du Mékong.

Les Pyu et les M size=5拏n

Les cités pyu

Les fouilles ont révélé que les Pyu furent de puissants bâtisseurs, comme l’attestent les cités de Halin, de Beikthano et de えr 稜 K ルetra (Prome, près de la moderne Thayekhittaya). Beikthano, fondée dès le IIe siècle avant J.-C., avec une massive enceinte en brique aux portes fortifiées, couvre quelque neuf kilomètres carrés. On y a retrouvé une multitude d’urnes en terre cuite renfermant les cendres des morts, souvent groupées dans de véritables columbariums: vastes halles au sol en brique portant des piliers en bois. Vers le IVe siècle de notre ère apparaissent des édifices en brique, correspondant à des st pa imitant ceux de l’Andhra, notamment celui de N g rjunako ユボa, et les premières inscriptions en alphabet indien. Halin offre le même type de vestiges à la même époque; on y voit ensuite se multiplier les traces de l’indianisation: inscriptions, puis fragments de sculpture bouddhique ou brahmanique. Mais c’est えr 稜 K ルetra qui permet de mieux suivre ce nouveau processus.

L’indianisation

Prolongement naturel du delta du Gange, la rive orientale du golfe du Bengale, l’Arakan, les deltas de l’Irrawaddy puis de la Salouen étaient de toute antiquité en liaison avec l’Inde. Lorsque, peu avant notre ère, les Indiens se sont aventurés vers l’Asie du Sud-Est à la recherche des épices, de l’or et des gemmes, ils trouvèrent là leurs premiers comptoirs. Il est significatif qu’ils aient alors dénommé la Birmanie Suvar ユabh mi , la «Terre de l’or», la Chrysè de Ptolémée. Leur négoce était lent: il fallait réunir auprès des autochtones des matières rares en quantités suffisantes: ils durent donc installer des comptoirs permanents, où ils implantèrent leur mode de vie, leurs structures sociales, leurs temples. Ces foyers devinrent des modèles d’autant plus admirés qu’ils apportaient à la fois la richesse et une civilisation en pleine ascension. À leur image, les M 拏n, les Pyu, et en fait tous les peuples riverains de l’Asie du Sud-Est, adoptèrent l’écriture indienne et le sanskrit – ainsi que le p li qui fut, douze siècles durant, lingua franca de cette partie du monde –, l’astronomie et les calculs, l’ordre royal et la cosmologie indiens, enfin, et surtout, ces religions hautement évoluées: hindouisme et bouddhisme, qui expliquaient superbement le destin de l’homme. Pour s’être aussi rapidement convertis, ces peuples devaient déjà posséder une organisation sociale avancée, qui d’ailleurs subsistera jusqu’à nos jours. On pense de plus en plus que c’est précisément parce qu’elles avaient déjà atteint une réelle richesse que les cités pyu attirèrent les négociants indiens. Comme ils bordaient la mer plus directement, les M 拏n furent indianisés parmi les premiers. Mais les Pyu ne furent pas dédaignés et accueillirent les Indiens, en Arakan, puis à Prome, le delta de l’Irrawaddy n’ayant alors guère progressé au-delà de cette cité. Si l’hindouisme s’implanta partout et survécut notamment en Arakan, à côté du Bengale, pour des raisons qui nous échappent, le bouddhisme semble avoir dominé très tôt la région. On retrouve là le zèle des missionnaires de toutes les sectes: mah y nistes et tantristes, venus du Bengale surtout, bouddhistes thera, de langue sanskrite comme ceux de l’Andhra et du pays pallava de K nc 稜, ou de langue p li, professée à Ceylan. L’art indien résulte de l’enseignement de la religion par l’image, il est le support matériel du culte. Ses formes resteront donc sacrées, leur répétition ou du moins leur stricte imitation offrant la seule voie orthodoxe. Cela explique que les premiers modèles, essentiellement gupta, devinrent des archétypes que l’on retrouve tout au long de l’art birman. On devine pourtant un art autochtone, qui n’avait guère l’occasion de se manifester, mais qui a bien dû jouer un rôle, ne serait-ce que pour la statuaire en bois.

L’art m size=4拏n

La capitale du pays m 拏n (ou R maññade ごa), Thatön (ancienne Sudhammavat 稜), est située sur le golfe de Martaban; elle devint le foyer du bouddhisme des Thera et, du fait de la consécration définitive de cette religion, restera le berceau de cet art. Au cœur de la vaste cité rectangulaire (2 600 憐 1 300 m), le palais a disparu, et le grand st pa du Shwezayan a été trop modifié pour que l’on puisse deviner sa forme initiale. Le site et les alentours ont pourtant livré de nombreux reliefs, qui permettent de suivre la formation de l’art m 拏n jusqu’au XIe siècle. Les piliers en pierre marquant l’enceinte des monastères, les socles (parfois, comme la cloche, en latérite, au Thagyapaya par exemple) et la base des st pa étaient sculptés, ou ornés de reliefs, façonnés dans un mortier de chaux, ou modelés dans une argile que l’on cuisait ensuite. C’est là que se forme un répertoire de scènes de la vie du Bouddha, qui se retrouve en tout point semblable au Dv ravat 稜, le delta du Ménam. Art didactique, donc soumis aux textes canoniques, il sait néanmoins faire appel aux formes de la vie quotidienne pour narrer, avec une grande économie de moyens, les saintes légendes. En contrepartie, ces reliefs adossés limiteront singulièrement le champ de la sculpture, qui ne se libérera jamais dans l’espace.

L’art du size=4えr size=4稜 K size=4ルetra

C’est dans la capitale de ce royaume, Prome, que nous découvrons au cours des VIe et VIIe siècles un art nouveau, synthèse des leçons indiennes, des créations m 拏n et du génie de bâtisseurs des Pyu. Les modèles de l’Inde sont toujours imités: après les styles gupta, on a adopté ceux de l’Orissa et du Bengale, puis de Ceylan. Mais déjà s’affirme une vitalité locale. De trop rares bronzes procèdent des prototypes indiens, et de ceux de えr 稜vijaya – comme l’Avalokite ごvara du Bawbawgyi –, mais on trouve en outre un sens du mouvement et du pittoresque bien spécifique, comme dans le groupe de musiciens et de danseurs en bronze découvert près du Payama. Les reliquaires royaux en or et en argent provenant du tumulus de Khin Ba révèlent une technique de ciselure raffinée, qui se déploiera également sur la pierre dure ou semi-précieuse (dolomite, quartz, cristal de roche), tradition très remarquable de l’art birman.

C’est surtout par ses édifices, les plus anciens connus actuellement, que Prome retient l’attention. Les st pa cylindriques, pleins ou comprenant une chambre-reliquaire, dérivent du style d’Amar vat 稜, mais ils sont dressés sur des terrasses multiples, comme à Bawbawgyi, Payagyi et Payama. Le st pa du Gwebindet était élevé sur une haute base carrée, franchie par des escaliers axiaux, et décorée de plaques ornementales en terre cuite. À côté apparaissent les premiers sanctuaires. Le Bebe est une simple cella carrée ouverte à l’est, coiffée de trois blocs décroissants et d’un st pa (fin du VIe ou VIIe s.?). Les murs extérieurs sont ornés de pilastres, et la porte est surmontée d’un arc polylobé imitant le pignon d’un édifice en bois. Le Zegu oriental (VIIIe s.?) est du même type, mais possède un porche en saillie sur chaque face, celui de l’est se détachant sur un avant-corps surbaissé. Le Lemyethna (VIIIe s.?), de plan identique, possède en guise de cella un couloir voûté contournant un pilier carré et massif sur les faces duquel s’incruste une stèle ornée d’un bouddha. Tous ces édifices et leurs développements ultérieurs, notamment le Shwenyaungbinkon, sont à l’origine même de l’architecture de Pagan.

L’empire de Pagan

En dehors des progrès du bouddhisme, qu’ils attestent, ces vestiges archéologiques émergent comme quelques atolls d’une histoire, il faut bien l’avouer, à peine connue. Des inscriptions funéraires nomment quelques rois pyu de えr 稜 K ルetra aux VIIe et VIIIe siècles. Les M 拏n semblent s’étendre vers l’ouest et fondent en 825 le royaume de Ha ュsavat 稜, centré sur Pegu. Au nord-est grandit le Nan-Tchao, royaume de peuples tibéto-birmans occupant l’actuel Yun-nan, converti au bouddhisme depuis longtemps à partir de la Birmanie, mais d’obédience chinoise. Il soumet le haut Irrawaddy dès 757, et détruit peut-être Halin en 832.

Peut-être en contrecoup de ces événements, les Birmans proprement dits s’organisent dans la féconde plaine rizicole de Kyaukse, enrichie par l’irrigation. Ils étaient initialement adorateurs des Nat, génies chthoniens dont le trône était l’imposant Popa, volcan éteint qui domine Pagan. Là, fortifiée dès 849, une puissante cité prospérait. Sa dynastie va unifier le pays. Anawrahta (1044-1077) soumet, en 1057, les M 拏n de Thatön, dont le roi, les moines et les artistes captifs viennent enrichir sa capitale. Il se convertit au bouddhisme des Thera sous l’influence d’un religieux de cette race, Shin Arahan. Kyanzittha (1084-1113) étendit son autorité de Bhamo à Tavoy et devint un des plus grands monarques d’Asie. Alaungsithu (1113-1155/60) et Narapatisithu (1174-1211) furent des bâtisseurs tout aussi actifs que leurs prédécesseurs, notamment à l’issue d’une réforme complète de la doctrine, en 1190, par des moines de Ceylan. Ces deux siècles furent les plus brillants de l’histoire et de l’art birmans: de nos jours encore, plus de cinq mille édifices l’attestent à Pagan.

L’architecture

Les bâtiments des monastères, les palais, les habitations étaient en bois (nous sommes au pays du teck). Les Birmans avaient développé une charpenterie remarquable, hélas disparue, mais dont quelques reproductions en brique, comme le Pitakat Taik (1058, reconstruit en 1783), donnent une idée. Il nous manque ainsi non seulement un art typique, pratiquement sans influences indiennes, mais aussi une clé pour les édifices en brique qui reproduisent certains éléments de cet art disparu. Nous en sommes donc réduits aux st pa et aux temples construits en brique.

Les st pa . À Pagan, les st pa les plus anciens dérivent des modèles cylindriques de Prome, comme le Bupaya (XIe s.) et le Ngakyewanadaung, en briques émaillées (Xe s.?). En dressant vers 1060 le Shwesandaw, Anawrahta prouvait sa conversion et créait un modèle grandiose: cinq terrasses carrées desservies par des escaliers axiaux, puis deux socles octogonaux, enfin une cloche imposante surmontée de parasols dorés. Le parti s’épanouit pleinement au Shwezigon (vers 1086), dont les murs de terrasses sont décorés de reliefs en grès émaillé, et dominés par une imposante cloche dorée du XVIe siècle. La cloche du Seinnyet Nyima (XIe s.) est décorée de quatre bouddhas placés dans des niches. Le Dhammayazika (vers 1196) enrichit encore le parti avec trois terrasses pentagonales à la base et d’élégants pavillons d’accès pour les escaliers axiaux. Enfin, le Mingalazedi (vers 1284) séduit par son décor de briques émaillées aux vives couleurs. En dehors de l’Inde et de Ceylan, c’est en Birmanie que l’on trouve les plus imposants st pa d’Asie, qui devinrent des modèles pour toute l’Indochine.

Les temples . Le terme de temple n’est pas vraiment approprié à la Birmanie: il s’agit, dans le monastère, d’une salle d’assemblée abritant, autour d’une statue du Sage, les moines réunis pour le sermon, la lecture des livres saints, la méditation. Les fidèles y auront bientôt accès: on cherchera donc à l’agrandir et on y multipliera les images didactiques. À l’origine, c’est une nef rectangulaire voûtée, en brique, ouverte à l’est et éclairée par des fenêtres. L’extrados de la voûte figure un toit à deux versants. La statue du Bouddha est abritée sous un dais en brique, portée par quatre piliers. Pour mieux la signaler, on élèvera au-dessus d’elle une masse pleine, en brique, façonnée en st pa ou en fausse tour de silhouette ogivale, faite d’étages superposés en ordre décroissant. On peut y voir une copie du ごikhara indien tel qu’il a été développé en Orissa.

La construction est remarquable. La brique bien cuite est disposée par assises alternées. La couverture d’arcs en claveaux de brique, soulagés au besoin par des arcs de décharge, est d’une réelle audace. Le seul décor architectonique consiste en des pilastres supportant un arc au-dessus des portes et des fenêtres. À l’extérieur, un enduit de mortier de chaux, d’un beau blanc au soleil, cache l’appareil, repris aux points forts par un discret décor ciselé, animal ou végétal, stylisé. Ce parti va être élargi par la multiplication des éléments. L’entrée principale est abritée par un avant-corps; des entrées latérales aèrent le sanctuaire. Les faux toits sont remplacés par des terrasses superposées, servant de socle à la fausse tour-sanctuaire. Le poids important de celle-ci est soutenu par l’ancien dais maçonné qui protège le Bouddha; ce dais devient alors un pilier carré et massif, décoré sur ses faces de statues également maçonnées. Les temples de Kyanzittha, comme le Nagayon, le Patothamya, l’Abeyadana sont les meilleurs exemples de ce beau style.

Les architectes maîtriseront très vite cette technique: par des escaliers réservés dans l’épaisseur des murs, ils rehaussèrent ces structures soit en superposant deux niveaux dans le corps de l’édifice, soit en ménageant dans la tour un sanctuaire desservi par les terrasses. Un tournant décisif est pris avec Kyanzittha, qui élève, vers 1091, l’Ananda. Au centre, un énorme cube plein est décoré, sur chaque face, d’un colossal bouddha debout. Il supporte cinq terrasses décroissantes, une fausse tour-sanctuaire et un petit st pa qui domine à plus de cinquante-trois mètres de hauteur. Dessinant une croix grecque parfaite de quatre-vingt-sept mètres hors œuvre, quatre ailes, couvertes par une toiture à deux pans, et comportant une triple nef et une triple porte, en constituent les accès. Autour du pilier central, deux couloirs éclairés par deux niveaux de fenêtres assurent un double déambulatoire. Par son élan et son équilibre, ses lumières fusant des fenêtres selon la course du soleil, la sérénité de ses plans, cet édifice est, sans aucun doute, l’aboutissement des expériences antérieures, mais surtout une forme entièrement nouvelle qui surgit sur le ciel de Pagan.

À partir de ce point, les bâtisseurs oseront de plus en plus. Le Thatbyinnyu (entre 1113 et 1160) déploie, sur un puissant socle quadrangulaire, un second niveau couronné à soixante-sept mètres par une fausse tour et abritant, sous sa haute voûte, un gigantesque bouddha. Le mouvement s’accentue par la multiplication des escaliers, des couloirs périphériques et des édifices d’angle: Dhammayangyi (vers 1060), Sulamani (vers 1183), enfin Htilominlo (vers 1211), qui s’élève à plus de cinquante mètres. Dans ces deux derniers édifices, la modénature est rehaussée par des pièces en grès émaillé qui chatoient sur le pourpre sombre des briques. Il faudrait encore étudier les innombrables variantes qui, depuis la grotte à façade maçonnée, comme le Kyaukku Umin, jusqu’aux savants temples pentagonaux, retiennent partout l’attention de l’archéologue, de même que le décor d’un subtil raffinement ciselé dans le mortier.

La sculpture

Didactique, et presque assimilable à la peinture, d’autant qu’elle est en général dorée et rehaussée de couleurs, la sculpture est intégrée au mur et se regarde de face, mais ne se contourne pas. Elle se développe surtout avec les plaques en terre cuite racontant les vies antérieures du Bouddha, apparues pour la première fois chez les M 拏n. Quelques personnages modelés tout en rondeurs sur le fond uni, un oiseau, un arbre, une silhouette de maison plantant le décor, cela suffit à l’artiste pour conter une scène animée sur un panneau qui ne dépasse guère 0,60 憐 0,50 m. On y voit gravés une brève légende en m 拏n et le numéro d’ordre de l’épisode dans les grands recueils en vogue qui guident le lecteur. Les plaques en terre cuite des deux monastères du Pleitleik sont parmi les premières (XIe s.) et les plus savoureuses. Celles en grès du Shwezigon sont émaillées dans une gamme sobre (turquoise, vert olive, pourpre vineux, crème et bleu lavande) et vibrent au soleil. Celles de l’Ananda, de nouveau en terre mais également émaillées, consacrent ce parti, qui se retrouve sur les st pa et les temples postérieurs, et constitue la création la plus originale et la plus remarquable de l’art birman. Cette sobriété et cette économie de moyens, mais aussi cette expressivité se retrouvent sur les stèles en pierre encastrées dans les murs, notamment à l’Ananda. En revanche, les grands bouddhas des sanctuaires – il est vrai maintes fois replâtrés et repeints – sont certes imposants dans leur sérénité replète, mais n’émeuvent guère, sauf au hasard d’un rayon de soleil qui les fait surgir de l’ombre. Quelques beaux bronzes hiératiques et méditatifs, fortement marqués par l’art de Ceylan, ne suffisent pas à faire de cette imagerie pieuse une grande statuaire.

La peinture

Très tôt, et à l’imitation de l’Inde, l’intérieur des temples fut décoré de peintures a secco sur mortier de chaux, ainsi d’ailleurs que les palais en bois, ceux-ci étant de surcroît laqués et dorés. Ce fourmillement d’images qui tend à envahir tous les murs est un trait caractéristique de l’art birman. Comme pour les plaques en terre cuite, une légende en m 拏n, en p li ou enfin en birman, guide le fidèle. Rien, si ce n’est la taille, ne distingue ces tableautins des miniatures de manuscrits, dont ils adoptent le découpage en «bande dessinée». À Pagan, un premier style – qui marque approximativement le XIe siècle – est caractérisé par une ligne discrète et des aplats de couleurs opaques dessinant les figures, avec parfois une esquisse de modelé en rehauts plus denses. Sous la double influence bengali et cinghalaise, le contour devient plus accusé, souligné par une ligne ferme, le mouvement s’affirme et les silhouettes s’animent, mais tout modelé disparaît, la couleur, fraîche et transparente, devenant essentiellement ornementale. Parallèlement à cette évolution stylistique, les répertoires marquèrent une certaine progression. Le bouddhisme des Thera préfère les vies antérieures (j takas ) ou les sermons du Bouddha historique. L’influence du bouddhisme tantrique, du Bengale surtout et notamment de la secte des Ar 稜, ne disparaît pas cependant. Elle nous vaut des compositions plus variées, plus plastiques, parfois organisées sur tout un panneau. Parmi les plus beaux ensembles de l’art des Thera, on citera le Patothamya (vers 1080) et le Nagayon (vers 1090), et, parmi ceux de la tradition tantrique, l’Abeyadana (vers 1080) puis le Payathonzu (début du XIIIe s.). Finalement, l’iconographie cinghalaise l’emportera, par exemple au Kubyaukkyi (vers 1113) et au Lokahteikpan (vers 1150).

Taungu, Pegu et Ava

La secousse mongole, qui provoqua l’abandon de Pagan en 1287, ébranla en fait toute l’Indochine. Les M 拏n retrouvèrent leur indépendance dans le Pegu. Les chefs thaï, libérés des anciens empires des plaines, secouèrent la tutelle des Birmans et des M 拏n du Siam. Ils vont un moment dominer les Birmans d’Ava, et leur chef Wareru commandera, en 1281, les M 拏n de Martaban. Pourtant, les Birmans se regroupèrent très vite dans la vallée du Sittang, en prenant Taungu pour capitale. Tabinshweti (1532-1551) puis Bayinnaung (1551-1581) refont l’empire en soumettant Pegu. À partir de leur époque, des guerres impitoyables s’allument entre la Birmanie et le Siam. Ce sont alors les deux plus puissants États bouddhiques de l’Indochine, Angkor s’étant effondré et le Vietnam n’étant pas encore intervenu à l’ouest du Mékong. Les rois d’Ava rétablissent leur suprématie en 1605, pour céder à leur tour devant les pressions chinoises, les attaques du Manipur et le dernier sursaut des M 拏n en 1752. Certes, Alaungpaya fonda en 1753 la dernière dynastie birmane centralisatrice, qui régnera successivement sur Shwebo, Ava, Amarapura et, enfin, sur Mandalay, mais pour disparaître finalement sous la poussée britannique.

Du fait de ces luttes, les édifices de ces diverses capitales, éphémères d’ailleurs, ont disparu, et nous ne trouverons plus d’immenses concentrations architecturales comme à Pagan. Pourtant, on observe des plans assez remarquables tracés au cordeau et fortifiés, peut-être influencés par les Européens qui vinrent, dès la fin du XVIe siècle, mettre leurs épées au service des rois ambitieux. Il semble également que la foi se concentra sur quelques grands st pa nationaux devenus centres de pèlerinage, ou se replia au contraire sur les monastères provinciaux. Un ressort fut brisé avec l’abandon de Pagan, et, si l’art birman est toujours vivant, il n’est plus triomphant.

À Pegu, l’imposant st pa du Shwemawdaw, fondé selon la légende en 825, mais dont l’état actuel date du XVIIIe siècle seulement, et fut depuis lors gravement endommagé par des séismes successifs, n’a de remarquable que sa sainteté. Il en va de même pour l’immense bouddha couché du Shwethalyaung, datant du XVIe siècle, redécouvert en 1906, et alors, hélas, généreusement recouvert de peinture. À Rangoon (l’ancienne Dagon), le Shwedagon a pris sa forme actuelle sous le règne de la reine Shinsawbu (1453-1472). Il est devenu le symbole même du bouddhisme birman, et sa haute silhouette qui domine la ville est digne de sa réputation. La ferveur quotidienne, avec ses admirables offrandes de fleurs et d’encens, nous permet d’imaginer ce que fut Pagan au temps de sa gloire. La foi bouddhique n’a pas cédé tout au long de ces siècles troublés et a couvert le pays de monastères. La plupart sont méconnus, malgré leurs très beaux fonds d’autels en bois sculpté et enluminé qui racontent la vie du Bouddha avec une verve digne des plaques de terre cuite de jadis.

Les rois ne furent pas en reste dans cette course aux mérites. Taungu, cité très ancienne, connut un renouveau architectural. Tabinshweti se fait couronner à Pagan en 1544 et y restaure certains temples. Thalun construit en 1636 près de sa capitale, Sagaing, une copie monumentale du Mah th pa de Polonnaruwa à Ceylan. Bodawpaya (1782-1819) entreprit même de dépasser les rois de Pagan. À Mingun, il commença une construction colossale qui, dressée sur un socle carré de cent cinquante mètres de côté, devait culminer à cinquante-quatre mètres. Quoique inachevée, elle demeure la plus gigantesque masse de brique jamais élevée par les hommes.

Un assez grand nombre de documents contemporains nous amènent à regretter tout spécialement la disparition des palais de teck qui marquèrent les centres successifs du pouvoir. Les Birmans avaient perpétué là leurs talents de charpentiers, notamment en superposant, sur un plan carré, les toits décroissants à quatre pans qui marquent le sommet du Monde où règne le roi, à l’image des dieux. Mandalay en conservait l’image fidèle avant d’être tragiquement incendiée en 1945. Il ne subsiste que les belles enceintes crénelées, bordées de douves où jadis passaient les barges royales sculptées et dorées. Le «trône du lion», où, après avoir franchi une porte surchargée d’or, le souverain venait s’étendre, a survécu (musée de Rangoon). Bien plus que ceux du Siam, fortement européanisés, ces palais étaient le témoignage vivant des palais antiques où les rois de Pagan et d’Angkor établirent leur gloire.

On doit encore mentionner l’Arakan, sous l’influence directe du Bengale (par où s’infiltrera l’islam au XVe s.). Ses rois établirent leur capitale à Mrohaung, à partir du XVe siècle; nombre de monuments bouddhiques, mais aussi brahmaniques, qui constituent un des aspects les moins connus, mais les plus intéressants du pays la jalonnent.

Les Birmans ont développé dans leur sculpture sur bois un décor floral et animalier en fort relief, doré et rehaussé de verre églomisé (verre décoré d’une dorure intérieure) très caractéristique et fort différent par exemple des ornements en surface des architectures siamoise ou khmère. L’influence chinoise est ici évidente dès l’époque yuan. Les Chinois n’ont cessé, d’ailleurs, de rechercher les jades de la haute Birmanie, et ils ont dû en retour transmettre leur technique de taille des pierres dures. On retrouve toujours leur influence dans la technique du laque, qui nous vaut de superbes boîtes sur armature en crin de cheval, joyeusement décorées de fraîches couleurs.

Il faut enfin évoquer les miniatures de manuscrits sur feuilles de palmier, avec leurs précieuses reliures de bois ciselé et doré: la copie du canon bouddhique, portée en procession au monastère, est l’œuvre pie par excellence, que tout dévot rêve d’entreprendre. L’art des peintures murales n’a guère fléchi dans les premiers temps de l’influence chinoise, peut-être du fait même de cette influence. À Pagan, par exemple, on trouve des fresques très vivantes des XVIIe et XVIIIe siècles à l’Upali Thein, à l’Ananda Okkyaung (1775) et au Sulamani. Pourtant, le décor floral stylisé ou géométrique, plus facile, a tendance à remplacer les compositions figurées, et il ne semble pas que cette grande tradition ait survécu au-delà du XVIIIe siècle. En revanche, les peintures murales seront remplacées par une production de tentures à sujets profanes ou sacrés, d’un grand intérêt. Les figures sont constituées de pièces de tissus colorés, cousues et rehaussées de broderies d’or et de clinquants. Ces documents nous conservent un aspect attachant de la vie palatiale.

Ainsi, la Birmanie, de par sa foi, est-elle demeurée, malgré son déclin politique, le foyer de l’art bouddhique des Thera, bien plus que Ceylan elle-même. Le Siam, le Laos, plus tard le Cambodge converti à cette doctrine y viendront en pèlerinage, solliciteront auprès des vénérables birmans l’intronisation de leurs propres moines, imiteront la traduction en langue vernaculaire du canon p li, réalisée d’abord par les M 拏n et les Birmans. Aussi l’influence de l’art birman sur ces pays est-elle manifeste, même si elle n’est pas encore suffisamment étudiée. Les Thaï du Nord-Est (Shan et Lu) se convertirent au bouddhisme à son contact. Ils développèrent une statuaire en bois d’un intérêt réel, où l’on retrouve, sur l’archétype m 拏n, les parures birmanes et de lointains souvenirs de l’art sinisé du Nan-Tchao. De telle sorte que, si l’art birman n’a certes cessé de décliner depuis la chute de Pagan, il n’en est pas moins demeuré un exemple. C’est finalement le seul art de l’Indochine encore vivant à la fin du XVIIIe siècle.

5. Une littérature perpétuellement renaissante

La littérature birmane connue est jeune. Les premières œuvres qui nous soient parvenues datent de la seconde moitié du XVe siècle. La civilisation birmane a commencé de s’épanouir au XIe siècle; elle succédait à une civilisation m 拏n florissante. Les M 拏n avaient une écriture et une littérature dont bénéficièrent leurs conquérants. Par la suite, l’hégémonie culturelle fut tantôt m 拏n, tantôt birmane, jusqu’au XVIIIe siècle.

La langue birmane est actuellement la langue véhiculaire et la langue de civilisation, de même que l’ethnie birmane est la plus représentative de la culture de l’Union; mais la complexité ethno-linguistique, qui caractérisa toujours cette aire géographique, demeure aussi grande.

Sur près de quarante millions de citoyens, les deux tiers appartiennent à l’ethnie birmane mais n’occupent que la moitié du territoire. L’autre moitié est occupée par des Tibéto-Birmans autres que les Birmans, des Thaï, des M 拏n-Khmers et des Malayo-Polynésiens: peuplement d’autant plus hétérogène que chacun de ces groupes est subdivisé en multiples ethnies, dont chacune a sa langue propre, généralement inintelligible à l’ethnie voisine. Seuls ont une écriture: les Birmans, depuis le XIIe siècle; les M 拏n, depuis plus longtemps; les Chan – qui sont des Thaï – dont l’écriture utilise les caractères birmans avec quelques modifications; et les Karens – Tibéto-Birmans – à la langue desquels les missionnaires ont adapté l’écriture birmane. Tous se servent d’une écriture indienne introduite par les M 拏n. Quant aux langues chin, elles ont été romanisées par les missionnaires baptistes. Seuls les Birmans, les M 拏n et, à un moindre degré, les Chan utilisent leur langue écrite à des fins littéraires, publiant des revues et des textes. Les langues romanisées servent à des publications techniques (dictionnaires, manuels), aux textes scolaires ou folkloriques, contes et légendes. À l’heure actuelle, la production littéraire vivante est en langue birmane.

Telle est la situation de la littérature birmane par rapport à son contexte. Son contenu, c’est-à-dire l’ensemble des œuvres existantes, frappe à première vue par une forte proportion d’ouvrages inspirés du p li, parmi lesquels il est parfois difficile de délimiter le domaine de la littérature originale.

Les auteurs se sont habitués tard à considérer leur langue comme un instrument digne d’être employé à des fins littéraires: du XIe au XVe siècle, le p li fut pour eux ce qu’était le latin en Occident. Les lettrés étaient des clercs nourris de la connaissance des textes sacrés. À la cour de Pagan (Birmanie centrale), après surtout qu’aient été introduits au XIe siècle le bouddhisme de Ceylan et des manuscrits du canon p li, la langue de culture fut le p li comme dans les royaumes m 拏n du Sud. Le royaume m 拏n de Çadong (Thatön), pillé par le roi de Pagan, exerçait en outre, sur les conquérants barbares de la vallée de l’Irrawaddy, la fascination d’une civilisation évoluée. La réflexion morale et métaphysique à laquelle les M 拏n s’étaient livrés avant eux fut assez soudainement révélée aux Birmans qui, jusqu’alors, s’étaient exprimés sur des sujets plus concrets.

Très vite, cependant, le besoin d’écrire dans leur propre langue s’imposa à ces clercs de Pagan, soucieux de vulgarisation. On retiendra donc, de la masse de la littérature p li-birmane, les œuvres dans lesquelles le texte p li n’a été qu’un thème d’inspiration: légendes, commentaires et traités d’exégèse, rituels, règles de conduite et surtout l’immense littérature tirée des j taka ou récits des vies antérieures du Bouddha.

Le reste de la production littéraire comprend: des chroniques, dont la valeur historique est contestable, mais qui ont l’intérêt d’accorder une place aux légendes; de la poésie épique et lyrique, qui fleurit depuis le XVe siècle; du théâtre, apparu au XVIIe siècle; enfin, depuis le XIXe siècle, des romans et des nouvelles. Il existe aussi une tradition orale, extrêmement riche.

Aux différents stades de son histoire, la littérature birmane a dû se dégager successivement des influences p li, m 拏n, siamoises et occidentales. L’émancipation toujours laborieuse: traduction, adaptation, œuvre nouvelle sur un thème d’emprunt, donna chaque fois lieu à une renaissance de la littérature originale enrichie.

L’histoire de cette littérature nous oblige sans doute à remonter au-delà du XVe siècle. Pour transcrire les textes – exception faite des inscriptions dédicatoires ou commémoratives –, on employait la feuille de palmier coryphée, matériau essentiellement périssable. Au cours de la période de troubles et de guerres qui s’étend de la chute de Pagan (fin du XIIIe s.) à la fondation du royaume d’Ava (1364), des manuscrits éventuels avaient peu de chance de se conserver. On est d’autant plus tenté de supposer l’existence d’une littérature écrite, maintenant perdue, que diverses traditions historiques parlent des genres littéraires fleurissant à la cour de Pagan: poèmes inspirés des j taka , littérature didactique, épopée, prose d’inspiration bouddhique.

Sous la dynastie d’Ava (1455-1555)

Fondée en 1364, la dynastie d’Ava devait durer près de deux siècles; son fondateur était un Chan, mais il ressuscita, en fait, un empire plus birman que chan par la civilisation: le nouveau roi se laissa, en effet, influencer par ses sujets birmans, qu’il avait besoin de se concilier, et se posa tout de suite en descendant de leurs anciens rois. C’est pourquoi, même s’il exista à Taung-ngu, dès 1280, un centre politiquement birman, d’abord refuge de ceux qui n’acceptaient pas la domination chan, puis, à partir de 1347, capitale d’un véritable État, c’est le royaume d’Ava, plus important et plus prospère, surtout au début, qui fut considéré comme le grand centre de la civilisation birmane.

Les œuvres les plus anciennes de l’époque d’Ava sont probablement perdues, puisque la première qui nous soit parvenue date de 1455, près d’un siècle après la fondation de la ville. Cependant, la littérature religieuse, rédigée par des bonzes dans leurs monastères, aussi bien que la littérature de cour furent de plus en plus brillamment représentées à partir du XVe siècle. La littérature religieuse consiste essentiellement en histoires, les wutthu ’, tirées des j taka , tandis qu’à la cour ces mêmes j taka ont donné naissance aux poèmes dits ‘py 拏 , en mètre épique de quatre syllabes, de forme rigide, qui fit son apparition à la fin du XVe siècle.

À la cour, encore, apparaissent les poèmes épiques relatant les faits et gestes du roi d’un point de vue historique, les ‘è‘jing , ou panégyrique, les mo‘gung .

Les vers ne sont pas récités mais chantés ou psalmodiés. À chaque genre poétique correspond une mélodie particulière. Le mo‘gung , par exemple, glorifiait la construction d’édifices religieux, des travaux d’intérêt public (ayant souvent trait à l’irrigation) ou des victoires militaires, des œuvres pies, la vie exemplaire de saints personnages et même la vie de Bouddha, de fastueuses réceptions d’ambassades à la cour d’Ava, etc.

D’autres poèmes, de même forme générale que les précédents, mais limités à quelques strophes, sont appelés yadu ’, «saisons»; ils décrivent en effet les divers aspects de la nature selon les saisons.

Enfin, un genre en prose, destiné à tenir une certaine place dans la littérature birmane, la chronique, prit, dès le départ, une forme très littéraire.

Le premier poème connu fut un ‘è‘jing écrit en 1455 par Adu Ming ny 拏, haut fonctionnaire de la cour d’Arakan, né vers 1430. Ce poème est composé en l’honneur d’une princesse arakanaise: ainsi, la première manifestation connue de la littérature birmane nous vient d’Arakan, et non de la cour d’Ava.

En 1472, le poète birman Shing’ Thwé Ny 拏 décrivit dans un mo‘gung le spectacle qui s’offrait sur les rives de l’Irrawaddy tandis que la barque royale descendait le fleuve. Il nous a laissé également un mo‘gung sur l’éléphant royal.

Peu de temps après, en 1476, fut composé à la cour d’Ava un ‘è‘jing dû à un autre poète birman, Shing Cu’yè; son sujet est analogue à celui du ‘è‘jing arakanais: il est à la gloire de la petite fille du roi, âgée d’un an. Shing Cu’yè était natif d’Ava même. Il passe pour l’auteur de chants guerriers accompagnant la marche des troupes au combat.

En 1483 apparaît un genre fort différent de ces poèmes de circonstance, le ‘tola ou «poème de jungle»: c’est un hymne à la nature, où sont évoqués rivières et ruisseaux à la glorieuse parure de sables d’argent, suaves boutons de fleur, pousses et ombrages ou premières pluies qui balaient les feuilles jaunies et les emportent au torrent; cette nature est toute peuplée de divinités: «Les tresses de ces fées de haut lignage se défont dans un aimable désordre, et leurs voiles immaculés sont superbement jetés sur leurs épaules de neige. Le cerf et le lièvre qui bondissent dans les fourrés se joignent à la foule de leurs adorateurs.» Le seigneur Bouddha y est toujours présent: «Les chasseurs de bêtes à poils et à plumes, tandis qu’ils parcourent la forêt avec leur arc et leurs flèches, approchent le Sage. Leur cœur déborde d’adoration. Les formes radieuses des divinités de la terre et des arbres, de l’air et de l’eau apparaissent et se prosternent devant le Parfait.»

Shing Çila’wunça’

La personnalité et la gloire de Shing Çila’wunça’, bonze, savant p lisant, poète fécond et merveilleux prosateur dont la production s’échelonne de 1491 à 1520, dominèrent de haut sa génération. Né près de Taundwinji en 1453, il fit des études très brillantes à l’école de pagode à tel point que son maître ne voulut pas, d’abord, le laisser partir à Ava. Mais aux poèmes édifiants, inspirés par les textes bouddhiques, le disciple fit succéder des vers profanes, peu convenables pour un bonze; chassé du monastère, il put alors gagner la capitale.

Parmi ses œuvres les plus importantes figure un poème qu’il composa, dit-on, pour un concours littéraire, d’après un texte canonique p li; chacune des dix parties de ce poème épique est consacrée à une étape, à un accomplissement du Bouddha sur le chemin de la connaissance parfaite et de la libération. La langue en est fort élégante et la pensée profonde.

L’auteur fut particulièrement habile à composer des sermons en vers, de formes diverses: règles de conduite énoncées dans un mélange de vers et de prose; poèmes sur les misères de l’existence, d’après la vie de Bouddha; poèmes tirés des j taka , genre qui fleurira à travers toute la littérature birmane, et qui en est comme une des spécialités; brefs et charmants apologues, comme le poème du zamari, animal fabuleux prêt à sacrifier sa vie pour garder intact son panache prestigieux, et qui symbolise généralement la constance, la fermeté inébranlable.

Dans le poème qui suit, les grâces du zamari représentent les commandements de la religion; d’où que viennent les attaques et quelle que soit leur forme, il faut rester fidèle aux principes de sa religion, les garder intacts: «Le zamari à la belle queue ébouriffée est le roi de la forêt et son ornement; il est tout couvert d’or. Ceux de son espèce, par leurs façons, par leur adresse intelligente, ménagent le panache de leur queue auquel ils tiennent. Il ne faut pas qu’il disparaisse, même accidentellement. Mais s’il arrive qu’il reste accroché en travers d’un buisson, aux vrilles de l’extrémité d’une liane, à cet ornement ils témoignent plus d’attachement, plus d’amour qu’à leur vie. Là où les autres animaux mettent tous leurs efforts à se dégager, tirant, glissant, se débattant, tendant le col, eux, si quelques touffes menacent de se détacher, au péril de leur vie s’accroupissent là sans bouger d’un pouce.»

Un genre littéraire où excella Shing Çila’ wunça’, et qui connut lui aussi une grande fortune en Birmanie, fut celui des épîtres fictives, en vers, sur des thèmes édifiants. Dès le début de son séjour à Ava, ses épîtres furent si admirées que le roi lui fit construire en récompense un monastère qu’aussitôt son bénéficiaire immortalisa par une inscription en vers, gravée sur pierre. Porté par la faveur royale à un rang presque aussi élevé que le poète officiel de la cour, Shing Ra’ta’çara’, il rivalisa avec ce dernier en présentant le poème épique cité plus haut et gagna ce tournoi littéraire. Ses vers profanes sont pleins de descriptions, riches et imagées, de villes, de lacs et de paysages divers.

Prosateur également remarquable, il nous a laissé, outre ses sermons, une chronique, écrite dans une langue claire et simple d’où sont totalement exclus les termes rares de ses poésies. Sa Chronique célèbre est la plus ancienne qui se soit conservée. Sa composition donne une idée du peu d’attrait que l’histoire de Birmanie exerçait alors sur les Birmans; la première partie est en effet consacrée aux rois de l’Inde bouddhique et de Ceylan, la deuxième à la conquête de Ceylan, et la troisième seulement à l’histoire birmane.

Shing Ra’ta’çara’

Shing Ra’ta’çara’ laisse une œuvre échelonnée sur une longue période, mais peu variée. Né à Ava, de parents m 拏n, il fit ses études à la pagode, se destinant à l’état de bonze; sa position de poète officiel l’entraîna par la suite dans la vie mondaine. Sa première œuvre connue est une poésie à la gloire d’une pagode. Les j taka lui inspirèrent divers poèmes; on lui doit aussi un «poème de jungle» et des épîtres fictives. Plus que Shing Çila’wunça’, il fit autorité en matière de versification birmane, dont il devint le grand théoricien.

Au début du XVIe siècle, quelques autres bonzes-poètes, étoiles de deuxième grandeur, s’illustrèrent dans le genre du «poème bouddhique» ou dans les mélanges poétiques.

Cependant, même après la chute du royaume d’Ava sous les coups des Chan du Nord, avant que ne s’éteigne le rayonnement de sa culture, un poète, encore, devait briller d’un éclat singulier: Shing Aggaçamadi, né en 1479. Les malheurs de sa patrie l’inspirèrent. Sous les traits de héros des j taka , il dépeint le prince Chan, le souverain d’Ava et même le royaume d’Ava, au temps de sa splendeur, royaume symbolisé par un homme riche.

Enfin, on ne peut quitter cette époque glorieuse sans signaler qu’à son déclin Ava eut des poétesses de cour, les premières d’une longue série.

À l’époque de Taung-ngu (1516-1752)

La floraison d’une littérature originale, parallèlement à l’hégémonie de Taung-ngu (ou Toungoo), a précédé d’une quarantaine d’années l’annexion définitive d’Ava par le roi birman de Taung-ngu. Pendant plus de deux siècles, on vit apparaître dans les capitales successives de Taung-ngu, Pegu et même Ava, redevenue cité royale, des genres nouveaux, coexistant avec les genres anciens; mais le temps des moines-poètes était à peu près révolu: les poètes sont désormais des princes et des hommes de guerre.

À partir du milieu du XVIe siècle, l’influence m 拏n s’exerça, pour la deuxième fois dans l’histoire de la littérature birmane, apportant un courant neuf et enrichissant le vocabulaire. Pendant cette période, l’importance de la littérature de cour grandit et plusieurs centres se développent en même temps, puisque les capitales m 拏n et arakanaise s’ajoutent à la capitale birmane.

Des genres nouveaux apparaissent: la chanson bucolique et le théâtre de cour, en vers. Les formes poétiques réservées jusque-là aux thèmes bouddhiques sont appliquées à des sujets variés. La littérature en prose est représentée, dans le genre épique, par le roman de chevalerie et, comme à l’époque d’Ava, par les chroniques. Ailleurs qu’à la cour se multiplient les brefs récits inspirés librement des j taka .

L’ère de Taung-ngu s’ouvre avec les œuvres d’un artiste et d’un lettré qui s’était enfuit d’Ava lorsque les Chan du Nord, ennemis de la dynastie d’Ava, détruisirent la ville: le poète Hlo’ga Çondaung Hmu. Il composa des panégyriques à la gloire du prince héritier et bientôt du roi, rappelant que ce souverain avait pour ancêtres les rois de Pagan. Ainsi se trouva exaltée la dynastie birmane de Taung-ngu.

La renaissance littéraire prenait un lent départ: il faudra attendre la seconde moitié du XVIe siècle pour voir se multiplier les œuvres littéraires dans les différentes cours de Birmanie. Le M 拏n Binya Dala traduisit alors en birman une épopée historique m 拏n du Moyen Âge: il s’agit d’une adaptation libre, écrite dans un style élégant, plutôt que d’une traduction. Puis à la cour de Taung-ngu se succédèrent les poèmes à la gloire de la nouvelle dynastie. Pourtant, les deux poètes principaux de cette période ne fréquentèrent guère la cour. Nawa‘dé le Grand s’enfuit d’Ava et vécut dans différentes villes de Birmanie centrale; c’était un courtisan et un homme de guerre; on lui doit des pièces sur la nature et sur des thèmes bouddhiques, et les inévitables panégyriques, dont l’un en l’honneur d’une princesse siamoise. Quant au prince Naq Shing Naung, qui fut gouverneur de Taung-ngu, accusé de complicité avec les villes rebelles du Sud, il sera exécuté sur l’ordre du roi en 1612. Il a excellé dans la peinture des sentiments, contant avec spontanéité les amours enfantines des princes. Voici la réponse dont une princesse-enfant charge le perroquet messager de son prince: «Vers le disque étincelant du soleil, tout là-haut, je t’envoie; va délivrer mon message, n’aie pas peur...», et comme elle veut faire entendre au prince qu’elle ne peut l’aimer tant qu’il n’aura pas l’air d’un homme, c’est-à-dire tant qu’il ne sera pas tatoué, elle poursuit: «Ses flancs sont blancs, qu’il fasse en sorte qu’ils deviennent noirs; cela accompli, qu’il te renvoie.»

À la fin du siècle, à la cour d’Arakan, Ugga Byang, précepteur d’un jeune prince, s’illustra à la fois par ses poésies et par trois tentatives d’assassinat sur la personne du père de son élève. Deux fois pardonné, il organisa encore une rébellion, entraînant avec lui une armée d’esclaves de pagode; il fut alors châtié et réduit lui-même à la condition d’esclave. Une seule de ses œuvres nous est parvenue: c’est un «poème des saisons», dans lequel une femme – peut-être celle de l’auteur – décrit à son mari absent leur ville et la campagne alentour, mois après mois; en novembre, après le carême bouddhique: «Voici le mois des fêtes et de la joie chez nous; les uns font des ombrelles, enveloppent du riz dans des feuilles, dressent des autels de fleurs et alignent des lampes; tout cela pour en faire offrande aux pagodes et aux saintes statues. D’autres sortent de la ville pour aller boire ensemble, jusqu’à l’ivresse; alors ils s’injurient, se battent et sont malades. D’autres apportent leur repas à la pagode, s’asseyent en cercle et chantent de vieilles chansons, marquant la mesure en frappant sur des tambours ou dans leurs mains. Voilà nos réjouissances dans tout le pays. Pourtant, au milieu du tapage, du désordre et de la musique passent les processions, escaladant la colline où se dresse la pagode. Ainsi se termine le carême. La brume laisse pendre encore un voile à peine visible, jusqu’à ce que le vent du nord souffle depuis les neiges éternelles de l’Himalaya.» Et elle conclut sans transition: «Mon cher amour, si tu savais comme je t’aime, resterais-tu si longtemps loin de moi? Reviens, je t’en prie à genoux, reviens.»

Au début du XVIIIe siècle, le poète Padéçayaza introduisit des nouveautés: il transforma le genre ‘py 拏 en substituant au sujet bouddhique un événement contemporain et composa par ailleurs de petits poèmes bucoliques sur les joies et les travaux dans les villages perdus de la jungle. Enfin, il est l’auteur de Manikhet , ancêtre des drames de cour, sur un sujet tiré des j taka .

Un de ses contemporains, Maung Kala, nous a laissé une œuvre en prose de grande importance: il écrivit entre 1714 et 1733 une Grande Chronique sur l’histoire de la Birmanie, des origines au XVIIe siècle. Elle parut au milieu de l’anarchie engendrée par l’affaiblissement de la dynastie de Taung-ngu, mais fut conservée malgré tout et servit de modèle à la fameuse Chronique du palais de cristal .

À la fin de la monarchie birmane

À partir de 1752, un pouvoir central fort réapparaît, en même temps que la langue birmane prend vraiment figure de langue nationale et officielle, contrairement à ce qui venait de se passer sous les derniers rois de la dynastie de Taung-ngu: dans la Birmanie morcelée, le m 拏n était, autant que le birman, langue de culture.

La cité royale se déplaça beaucoup pendant cette période: d’abord au nord, elle fut ensuite ramenée au centre: à Sa‘gaing, Ava et Amarapura, puis de nouveau à Ava, jusqu’au dernier transfert à ‘Manda‘lé (Mandalay). Dans ces différentes capitales, l’activité littéraire fut intense.

À la cour apparaissent plusieurs types de poèmes lyriques de forme fixe: deux, trois ou quatre strophes reliées étroitement entre elles par le système des assonances. Le genre «complainte» se développe. En outre, les poèmes à la mode siamoise ou m 拏n sont en vogue.

L’épopée se renouvelle; deux formes opposées apparaissent: le long poème épique suivi et le poème historique à strophes courtes.

En prose, les genres se multiplient, notamment dans le domaine du théâtre ; le drame populaire, qui existait depuis longtemps, est maintenant écrit: c’est le pya’zaq ; les auteurs sortent de l’anonymat et parfois atteignent la célébrité. En même temps, le drame de cour connaît un très grand succès. Cette période, pendant laquelle s’épanouissent et se diversifient des genres antérieurs, est en fait caractérisée par le développement d’une littérature théâtrale écrite.

Un des premiers littérateurs de la nouvelle dynastie fut le ministre et poète ’U ’Thung Ny 拏, appelé aussi Shing Lingaçara’. Auteur fécond, il adopta des genres variés mais excella dans le lyrisme. Conformément à la tradition, il y eut à la cour un poète officiel: l’un d’eux versifia sur les règles de conduite et d’étiquette. Un autre ministre et poète de cour, Lèq Wèçondara’, en exil dans les forêts du mont Mèza, exprima sa nostalgie de la cité royale et sa douleur d’être loin de sa femme dans deux «poèmes des saisons» si émouvants que le roi le rappela. Voici le début de l’un de ces poèmes: «Au pied du mont Mèza, sans fin les eaux tumultueuses épousent le méandre du fleuve. De sa sauvage parure de forêts, irrésistiblement, ma pensée s’envole vers la cité d’or. Mon regard remonte sa colline: foyer de haute civilisation rayonnant jusqu’au ciel de la gloire débordante de ses conquêtes! Bienfaisant souverain bâtisseur! Je peux énumérer dans l’ordre ses pagodes... feux croisés d’étoiles, succession ininterrompue d’éclairs... Ah! contempler de mes yeux les toits d’or du palais et cet ensemble! Mon esprit divague: la cité est ici, à présent, et les jedi et le palais d’or... hélas, sont loin!»

L’épopée-fleuve apparut au milieu du siècle: la première fut inspirée par un épisode de la chronique m 拏n, elle était encore assez laborieuse. Bien plus tard, entre 1819 et 1837, ’U ’T 拏 composa, sur le thème du R may na, un poème épique puissamment original, qui est peut-être le chef-d’œuvre de la littérature birmane classique, mais qui demeure un fait littéraire isolé. Le nom du poète Nawa‘dé le Petit ne peut être passé sous silence: on ne lui doit aucune innovation, mais il a dignement illustré la tradition des poètes épiques et des panégyristes. Les poétesses de cour ont davantage enrichi le répertoire traditionnel, en particulier la plus célèbre, la princesse de Hlaing, qui excella dans les complaintes, poèmes tristes à l’image de sa vie; dès son enfance elle perdit sa mère – exécutée pour raisons politiques – et son père; son mariage fut malheureux et son mari mourut assassiné. Voici l’une de ses complaintes: «Un voile de brume, sombre, luit comme l’argent. L’obscurité règne comme s’il recouvrait le monde entier. Un instant la lune a paru vouloir briller mais on ne voit plus rien. Triste est l’amante qui guette et attend. L’orgueil moqueur va-t-il apporter aide et soutien? Mais non, la tendresse l’emporte. L’amant est loin. Vite, une douce musique pour bercer ma peine. Peut-être va-t-il apparaître? se dit la jeune amante pour rafraîchir son cœur. Ni désir ni regret ne peuvent mourir...»

La première représentation dramatique à la cour, en 1786, marque un début important: celui du théâtre écrit; sortant du domaine de la littérature orale, il cesse d’être l’accessoire d’un spectacle de mime pour devenir l’essentiel de la représentation: le fait que le R may na siamois fut joué à la cour de Birmanie, à la fin du XVIIe siècle, a dû y contribuer. La progression fut lente: de la traduction du drame siamois à son adaptation, puis à une pièce birmane sur un sujet siamois, comme celle de 1786.

Désormais la littérature théâtrale était lancée. Après la première guerre anglo-birmane, ’U Cing U’, savant lettré et poète, atteignit au grand théâtre avec Papa’heing (du nom de son héros), peinture d’un débauché, cruel mais non dépourvu d’une certaine grandeur.

Quant à ’U Ponnya de Salé, contemporain de ’U Cing U’, il est considéré comme le plus grand dramaturge birman. Son œuvre fut écrite entre 1855 et 1866. L’une de ses meilleures pièces, Le Porteur d’eau , respecte curieusement l’unité de temps et de lieu. Voici les paroles du porteur d’eau au roi: «Sire, je suis un pauvre homme qui gagne sa vie en vendant de l’eau, transportant ses pots d’eau d’un bout de la ville à l’autre, la poitrine prête à éclater sous l’effort. Mais toute la peine que je prends, tout ce travail épuisant m’ont tout juste permis d’économiser un petit sou que j’ai caché, dans un trou du mur d’enceinte de la cité, près de la porte nord. À présent, ma promise veut le joindre à ses propres économies et je cours chercher mon misérable trésor, sans que la chaleur du soleil m’arrête.»

La pièce intitulée Wizaya est très différente; apparemment inspirée par l’histoire du bouddhisme cinghalais, elle est à sous-entendus politiques. C’est une sorte de plaidoyer en faveur d’une conjuration dans laquelle trempait l’auteur lui-même. La pièce eut un très grand succès et fut imprimée, ce qui était sans précédent. La conjuration, cependant, échoua; le dramaturge, condamné à mort, vit sa peine commuée en emprisonnement à vie. Il mourut en prison, victime de la jalousie de son geôlier, dont la femme était tendre. Sa mort précéda de peu le message qui ordonnait de le libérer. La vie de ce bonze, infirme et très porté sur les plaisirs mondains, bouddhiste fervent et homme sans scrupules, avait été aussi riche en péripéties que ses œuvres.

Son contemporain, Kinwung ’Ming ’Ji, poète, juriste et diplomate, fit montre, lui aussi, d’une forte personnalité. Son œuvre est originale par rapport à la production courante de l’époque: ainsi ses berceuses composées pour les enfants du roi, ou son Journal de voyage en Europe (en prose), ou son Code civil et criminel (en vers).

En 1829 fut compilée La Grande Chronique du palais de cristal qui reprenait celle de ’U Ka‘la (début du XVIIIe s.), la glosant à l’aide de nombreuses autres sources et la prolongeant. Les légendes qui y sont rapportées et son beau style classique lui confèrent une valeur littéraire certaine.

L’insécurité, les complots qui assombrirent la fin du règne de Mindong, puis la personnalité du dernier roi firent perdre à la cour son caractère de centre littéraire dès avant l’annexion complète de la Birmanie par les Anglais, en 1885. La période littéraire s’achève vers 1875.

La période moderne

Le développement d’une littérature populaire caractérise cette époque. Elle comprend des pièces de théâtre, en vers ou vers et prose, des romans et nouvelles en prose et une poésie libre, au style simple. Quant aux innombrables traductions d’œuvres étrangères, parues en Birmanie depuis l’annexion anglaise, certaines, qui sont des adaptations libres du modèle, font partie du corpus de la littérature birmane, et leur ensemble a exercé une influence considérable et quelque peu écrasante au début.

L’essor du théâtre populaire a été favorisé par la disparition des cours royales ou princières et par l’imprimerie qui a permis la diffusion des textes. À un moindre degré, c’est vrai de toute la production littéraire, qui n’aurait jamais pu prendre ce caractère populaire si elle était demeurée prisonnière du système de la copie manuscrite. Entre 1875 et 1900 sont publiées de nombreuses pièces de théâtre: on y trouve les poésies précieuses de l’ancien drame de cour alternant avec des scènes réalistes venues directement du drame populaire non écrit.

Le dramaturge ’U Poq Ni naquit en 1849. En 1875 parut sa première pièce, Kommara , ou Le Prince . L’intrigue se déroule alternativement à la cour et dans un village de basse Birmanie. Les scènes de village sont vivantes, les personnages: fermiers, valets, entremetteuse cynique, fille de fermier à la fois tendre, coquette et réaliste, ont du relief; dans les scènes de cour, la vanité, le ton prétentieux des ministres et courtisans sont rendus avec un humour un peu appuyé, ce sont presque des scènes de farce.

Une autre de ses pièces, Opiomanes et chiqueurs , introduit, parmi les situations classiques du vieux théâtre, des épisodes très modernes. C’est, en fait, un pastiche qui ridiculise le théâtre classique sous ses divers aspects.

L’auteur dramatique ’U ’Ku connut la célébrité à la même époque: né à ‘Manda‘lé, il vécut en basse Birmanie, comme ’U Poq Ni. Beaucoup de ses pièces se sont perdues, mais on a conservé de lui: une tragédie mélodramatique, Les Enfants-singes , inspirée par l’histoire légendaire de la grande pagode de Rangoon, Shwedagon, une autre par le grand J taka favori des Birmans, le Wéçandaya , et qui comporte un élément comique important. ’U ’Ku collabora en outre avec d’autres auteurs dramatiques et écrivit notamment les parties lyriques de leurs pièces: les échanges de poèmes étaient courants entre dramaturges.

Certaines pièces, mineures, brodent sur les légendes, les métamorphoses: jeune fille changée en poisson, roi changé en dindon, héros devenu tigre. Puis, sous l’influence de Kommara , dont la deuxième édition parut en 1879, le merveilleux bat en retraite devant le comique, les caractères sont plus réalistes.

Ensuite, la production dramatique perdit toute qualité littéraire. Il y eut une profusion de «drames à une roupie» (c’était leur prix exact) de même niveau que des «feuilletons à deux sous».

En 1900, la traduction anglaise du Comte de Monte-Cristo , d’Alexandre Dumas, inspira à James Hla’ Jo une adaptation birmane. L’accueil très favorable du public lança le genre du «roman». Comme la littérature en anglais était directement accessible à l’homme de lettres birman, les influences étrangères submergèrent temporairement la littérature du pays.

Au début du XXe siècle, un romancier, ’U ‘Ci, se révélait avec Marchand d’oseille . Pendant les vingt premières années du siècle, on peut encore signaler deux romans de ’U Laq: Le Jasmin , Le Chantre du royaume et surtout le coup d’éclat d’une romancière en herbe (treize ans), prix littéraire dès sa première œuvre, qui va s’illustrer ensuite, pendant plus d’un demi-siècle, sous le nom de Dagong Khing Khing ’Lé, dans le roman social: La Vie d’une femme (1941), ou historique: Poète de cour (trois volumes, 1935-1951), ainsi que dans la nouvelle, le récit de voyage, l’essai, etc.

En 1927 parut un pamphlet en vers et prose sur le boycott des Anglais par les étudiants de l’Université; 1929 voit paraître des Mélanges politiques et religieux , un roman historique, L’Histoire du roi Dhammaceti , et quelques «drames de cour», c’est-à-dire des pièces à la manière de..., œuvres dues à Çakhing K 拏do ‘Hmaing, qui devait s’affirmer comme le grand écrivain birman engagé dans la lutte pour l’indépendance, et surtout, comme Dagong Khing Khing ’Lé, dans la défense de la «birmanité».

Le réveil littéraire se confirme en 1930: des écrivains et poètes érudits de l’Université comme ’U Wung et ’U ’Çeing Hang, refusant l’enlisement dans l’imitation du passé ou des modes étrangères, fondent un mouvement littéraire et prônent un style authentiquement birman, mais simple et moderne, qu’ils illustrent par leurs propres écrits.

Les idées marxistes se répandent dans le pays vers cette époque, élargissant les horizons des jeunes littérateurs et donnant à leurs œuvres un ton nouveau. ‘Çeing Phé Mying’ est hardiment satirique dans son Bonze à la page (1938). Les romans La Terre sous le ciel , de ‘Ming Aung (1948), Le Fonctionnaire , de Tèq T 拏 (1950, Soldat mon frère , de Çadu’ (1952), font écho aux problèmes sociaux et politiques de la Birmanie de l’époque. L’œuvre de ’U Nu‘ est nettement politique: Cinq Ans est le bilan des premières années de l’indépendance, et la pièce La Voix victorieuse du peuple relate les débuts de la révolution à tendances marxistes en Birmanie.

Périodiquement, depuis le milieu du XXe siècle, ont proliféré des œuvres copiant la littérature étrangère – parfois la pire – où des noms géographiques et des noms de personnes birmans étaient plaqués sur des actions sans climat propre, qui auraient pu se passer n’importe où.

Une nouvelle vague de poètes n’en est pas moins née: depuis Ngwé Tayi, disparue très jeune, en 1958, laissant quantité de poèmes et de nouvelles dont la touche légère est merveilleusement évocatrice, jusqu’à Çila Sitçu, l’un des poètes les plus connus des années 1990, qui exalte avec bonheur la nature, les forêts de son pays et son grand fleuve Irrawaddy.

Des romanciers ont su faire surgir la réalité birmane, comme Maung Thing, dans Nga’ Ba’ (1957, traduit en russe en 1960), histoire d’un paysan pris dans les remous de l’occupation japonaise, ou comme la romancière Do Ma’ Ma’ ‘Lé, dans son ouvrage Pas méchamment (prix littéraire 1956, traduit en anglais en 1991), et dans ses nouvelles, ou encore comme ‘Çeing Phé Mying’, déjà cité, moderniste et auteur engagé de La voie est ouverte (1953) et Le soleil se lève à l’est (1956), maître, comme Do Ma’ Ma’ ‘Lé, en l’art de suggérer, par des détails significatifs, l’horripilation de ses compatriotes, blessés à chaque instant par la grossièreté d’Occidentaux ignorants des subtilités birmanes.

Un humour discret donne du piquant à la peinture pénétrante des sentiments chez Çadu (Amina , 1957), ou rehausse l’évocation des conflits quotidiens: entre tradition et modernisation brutale, entre ville et campagne chez Yangong Ba’ Hswé, dans Quarante et Un (1957), entre morale bouddhique et faiblesse humaine, chez la romancière Khing ‘Hning Yu’, dans Le Rire de la terre (1956). L’allégorie, jadis à l’honneur, a inspiré à ‘Ming Shing un Homme-singe (1962), sorte d’angoissant Pinocchio. La détresse humaine, dans des contextes birmans bien réels, est décrite avec une tendresse pleine de pitié, non exempte d’ironie, par Tèkkaç 拏 Mya’ ‘Çang, dans Nuits de pluie (1976), par Hsing Byu ‘Jung Aung ‘Çeing dans L’Aile maternelle (1985) et par Tcho Mya’ ‘Çang dans Tant que tu as des bras (1986).

Une fois de plus, une littérature authentiquement birmane se dégage, en cette fin de XXe siècle, des influences étrangères qui ont provoqué sa dernière mutation, et le dirigisme littéraire, à l’image du dirigisme politique qui, depuis plus de trente ans, veut lui imposer ses doctrines, a provoqué, indirectement, une diversification de son art et de ses modes d’expression.

Birmanie
(Union de Myanma ou Myanmar dep. 1989) le plus occidental des états de l'Asie du S.-E., entre l'Inde et le Bangladesh à l'O., la Chine au N., le Laos et la Thaïlande à l'E.; 678 033 km²; 40 800 000 hab. (croissance: 2 % par an); cap. Rangoon (Yangoun dep. 1989). Nature de l'état: structure fédérale, parti unique. Langue off.: birman. Monnaie: kyat. Pop.: Birmans (75 %), minorités ethniques. Religions: bouddhisme (85 %), christianisme (10 %) et islam (4 %). Géogr. phys. et hum. - Le coeur du pays est la dépression centrale, densément peuplée (Birmans d'origine mongolo-tibétaine); elle est drainée par l'Irrawady, navigable sur 1 600 km, qui se termine par un puissant delta. Le plateau Shan, à l'E., et le pourtour montagneux du pays sont des régions de forêts peu pénétrables, où vivent de nombr. minorités souvent en rébellion: Karens, Shans, Kachins, Shins, Môns. Le climat tropical de mousson se dégrade au N. et en altitude. La population est rurale à 75 %. écon. - Le riz, base de l'alimentation, est la première culture du pays. Autres ressources: hévéa, canne à sucre, coton, sésame, teck (1er producteur mondial), un peu de pétrole et de gaz, quelques produits miniers (plomb, cuivre, zinc, étain, tungstène, argent). La culture du pavot, dans le Triangle d'or (plateau Shan), fait de la Birmanie le 1er producteur mondial d'opium. Le socialisme autoritaire et autarcique instauré en 1962 a développé pénurie et corruption. La Birmanie fait partie des pays les moins avancés. Hist. - De multiples petits royaumes (Pyu, Môn, Pagan) se disputèrent au cours des siècles la plaine centrale et la prééminence politique. Les Brit., au cours de trois guerres, conquirent le pays, qu'ils annexèrent à l'empire des Indes (1886). Ils en firent une colonie séparée en 1937, reconquise après l'occupation japonaise (1942-1945). U Nu, l'un des artisans de l'indépendance en 1948, Premier ministre (bouddhiste et neutraliste) jusqu' en 1962, fut renversé par le général Ne Win. Celui-ci démissionna en 1981 mais resta maître du parti unique qui imposa un socialisme national. Un mouvement populaire l'écarta en 1988, mais les militaires continuèrent d'exercer la dictature. Au nom des opposants, Mme Aung San Suu Kyi reçut le prix Nobel de la paix en 1991. à la fin de cette même année, la rébellion et l'exode des populations musulmanes de l'Arakan, état fédéré birman à la frontière du Bangladesh, créaient une tension entre les deux pays. En 1995, la junte a relâché sa pression. Mais, libérée, Mme Aung San Suu Kyi a dénoncé de nouvelles exactions, alors que les milieux d'affaires internationaux vantent l'ouverture du pays, qui depuis 1993 connaît une bonne croissance.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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